Palestine en Question

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Le complexe de Massada

«Dans cette guerre, le problème c’est le sionisme. Les Israéliens ont peur un jour de ne plus avoir peur». Ces propos sont ceux d’un universitaire palestinien de Jérusalem qui a participé à plusieurs séances de négociations avec les Israéliens. Ils font écho à un film du cinéaste israélien Avi Mograbi (Pour un seul de mes deux yeux) où un enfant est incité à crier depuis la citadelle de Massada qui domine la Mer Morte : «Romain, tu ne m’auras pas, je préfère la mort à la reddition».

Une présentation de l’histoire où le Palestinien n’existe pas

L’Etat d’Israël s’est construit sur un récit, sur la fabrication d’une nouvelle identité. Le peuple juif aurait été en exil pendant 2000 ans et, grâce au sionisme, il aurait fait son retour sur la terre de ses ancêtres. Être sioniste, c’est en quelque sorte trouver totalement légitime l’appropriation de la Palestine en 1948, la création d’Israël et l’expulsion des Palestiniens. Cette théorie de l’exil et du retour est aujourd’hui remise en question, notamment par le livre de l’historien Shlomo Sand (Comment le peuple juif fut inventé).

Dans l’éducation en Israël, l’histoire des Juifs est une longue suite de persécutions dont Auschwitz est l’aboutissement. Et la création d’Israël est présentée comme une forme de rédemption. L’opinion israélienne a une sensibilité très grande vis-à-vis de toute forme d’antisémitisme ou de négationnisme du génocide nazi.

Du coup, l’existence du peuple palestinien est un véritable problème pour l’historiographie israélienne. Depuis des décennies, il y a une tentative continue de minimiser, de travestir ou carrément de nier cette existence et d’essayer de confirmer ainsi que la Palestine était «une terre sans peuple pour un peuple sans terre».

Ancienne ministre de l’Education dans le gouvernement d’Ariel Sharon, Limor Livnat a perpétué cette conception idéologique de l’histoire. Selon elle, les Juifs auraient vécu sans interruption depuis des milliers d’années en Palestine et seraient majoritaires à Jérusalem depuis 1840. Les Palestiniens ne seraient pas vraiment un peuple mais un mélange de populations diverses amenées là par les Ottomans et peu importants numériquement. Dans l’éducation donnée en Israël, la légitimité est totalement du côté des Israéliens, les intrus étant «les Arabes».

En 1918, Ben Gourion écrivait (à juste titre) que les fellahs qui vivaient en Palestine étaient probablement les descendants des Hébreux. Il en concluait qu’on pourrait les intégrer au projet sioniste. Quelques années plus tard, c’est la première grande révolte palestinienne à Hébron, que les Israéliens qualifient de «pogrom» et Ben Gourion se rallie à l’idée de créer par la force l’Etat Juif.

La plupart des colonialismes ont vu le peuple autochtone avec un incroyable complexe de supériorité et une ignorance délibérée. Les sionistes n’ont pas fait exception. Pourtant l’histoire palestinienne existe. Les minorités chrétienne ou juive y vivaient plutôt en bonne intelligence avec la majorité musulmane. Les Juifs formaient en Palestine avant l’arrivée des sionistes une minorité comparable en importance à ce qu’ils représentaient dans d’autres pays de la région (Egypte, Irak …). D’ailleurs le premier assassinat politique commis par les sionistes, c’est en 1924 contre un Juif palestinien, Jacob De Haan, qui partait à Londres pour demander aux Anglais d’abroger la déclaration Balfour.

C’est Jabotinsky, le fondateur et l’idéologue du courant «révisionniste» du sionisme, celui qui inspire tous les dirigeants actuels israéliens qui définira la politique à mener contre les Palestiniens. Il constate que la société palestinienne est développée, structurée et décidée à résister. Les révoltes palestiniennes, l’existence d’une élite intellectuelle, d’un parti communiste fondé en 1919 ou de syndicats capables de mener de très longues grèves comme en 1936, le poussent à avancer l’idée du «transfert» des Palestiniens, c’est-à-dire leur expulsion au-delà du Jourdain.

Dans l’histoire officielle d’Israël, le caractère délibéré de l’expulsion de la grande majorité des Palestiniens en 1948 est nié. Les «Arabes» seraient partis d’eux-mêmes. L’idée communément admise, c’est que 1948 a finalement été un échange de population et que le monde arabe doit absorber et intégrer ceux qui sont partis et leurs descendants. Le mot «palestinien» est absent du vocabulaire. L’espoir est que, à l’image des Indiens d’Amérique du Nord ou des Aborigènes d’Australie, les Palestiniens acceptent le fait accompli et disparaissent en tant que peuple capable de réclamer ses droits.

De Golda Meïr à Menachem Begin, tous les dirigeants israéliens chercheront des rapports privilégiés avec des dirigeants arabes (le roi Husseïn, le président Sadate) pour ne jamais s’adresser aux Palestiniens.

L’échec d’Oslo et ses conséquences

En 1988, l’OLP reconnaît, à Alger, Israël dans ses frontières de 1949 et accepte de limiter le futur Etat Palestinien à 22% de la Palestine historique. À la même époque, un puissant mouvement pacifiste existe en Israël et il a été capable de faire descendre dans la rue quelques années auparavant des centaines de milliers de manifestants contre l’invasion du Liban et les massacres de Sabra et Chatila.

Ce virage de la direction palestinienne aboutit 5 ans plus tard à la signature des accords d’Oslo. Ce qui est vraiment neuf chez les dirigeants israéliens, c’est que, pour la première fois, ils signent un texte où figure le mot «palestinien» (qui remplace l’ancien terme «arabe») et qu’ils reconnaissent l’OLP comme représentante des Palestiniens.

Mais à aucun moment, ils ne reconnaissent ce que les négociateurs palestiniens considéraient comme l’issue logique du processus : un Etat Palestinien sur l’ensemble des territoires occupés depuis 1967. Aucune des questions fondamentales (la colonisation, les frontières, la souveraineté …) n’est conclue à Oslo. Entre cette signature et l’assassinat de Rabin un an et demi plus tard, 60000 nouveaux colons sont installés.

La magnifique occasion pour Israël d’accepter un compromis qui légitimerait son existence au Proche-Orient a été dédaigneusement refusée par les dirigeants et l’opinion publique israéliens. L’idée d’une dilution des Palestiniens dans le monde arabe et donc d’une reconnaissance des faits accomplis de 1948 et 1967 est restée hégémonique.

Le consensus dans la société israélienne est là. Personne, sauf la petite minorité qui combat le colonialisme et le sionisme, n’imagine une paix fondée sur l’égalité des droits et l’égale dignité des deux peuples. Pour les sionistes «de gauche», ceux qui sont à l’origine des accords d’Oslo, la légitimité d’Israël et la défense de l’Etat Juif sont non négociables, mais il s’agit d’examiner ce qu’on peut concéder dans ce cadre aux Palestiniens. D’où le fait que le premier point discuté à Oslo a été la sécurité de l’occupant. La différence avec la «droite» sioniste dont le programme est simple («achever la guerre de 1948», c’est-à-dire réaliser le «transfert»), est faible. Le sionisme a gommé les différences idéologiques. Il a aussi produit une insensibilité totale aux humiliations et à la souffrance de l’autre. Pour les Israéliens, les victimes ont été, sont et seront toujours les Juifs.

Pendant longtemps la majorité de l’opinion israélienne est restée hostile aux colons, les considérant comme des fanatiques religieux. Mais quand on examine en détail les sondages, on constate qu’une nette majorité veut garder pour Israël le «grand Jérusalem», un territoire décuplé depuis l’annexion de 1967 qui couvre 4% du territoire de la Cisjordanie de Ramallah à Bethléem et qui, en coupant en deux la Cisjordanie, rend non-viable tout Etat Palestinien. Par la même occasion, une bonne partie de l’opinion veut garder Ariel, Maale Adoumim, les blocs de colonies et la vallée du Jourdain.

L’opinion israélienne veut la paix, mais cela a souvent pour sens «laissez-nous en paix». L’idée que cette paix passe par l’égalité des droits reste très minoritaire parce que les Israéliens ont été éduqués dans l’idée que leur légitimité est indiscutable et que les Palestiniens sont, au mieux des intrus, et plus souvent ceux qui poursuivent l’œuvre des Nazis.

«Nous n’avons pas de partenaires pour la paix»

Pourquoi ces propos d’Ehud Barak sont-ils devenus la certitude de la plupart des Israéliens, même dans la partie de l’opinion qui n’est pas raciste ? C’est le complexe de Massada. C’est ce qu’on apprend à l’école. «Les Palestiniens veulent jeter les Juifs à la mer». «Arafat est un nouvel Hitler». «Tout le monde nous hait, nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes». Pour l’opinion israélienne, toute paix repose sur un déséquilibre total des forces, sur une domination politique, économique et militaire d’Israël. Chaque fois que les Israéliens ont eu en face d’eux des négociateurs palestiniens laïques, parlant hébreu et comprenant parfaitement l’importance pour les Israéliens de la mémoire du génocide nazi, ils n’ont fait aucune concession. Il y a un consensus en Israël sur le fait qu’une partie importante des ministres, des députés et des maires palestiniens soient en prison, toutes tendances confondues. Si l’opinion israélienne avait voulu une paix avec le Fatah, réputé plus conciliant que le Hamas, pour aboutir à la création d’un Etat Palestinien, il aurait suffi par exemple de libérer Marwan Barghouti. Il faut donc admettre que l’opinion israélienne ne veut, ni d’une Palestine unie, ni d’un partenaire pour la paix. Et aujourd’hui cette opinion utilise le Hamas et le Hezbollah comme des épouvantails justifiant le fait qu’on ne peut pas négocier et donc qu’il faut amplifier la colonisation et continuer la politique du fait accompli et des annexions successives.

Les seules divergences entre les dirigeants politiques israéliens qui sont tous plus ou moins des descendants idéologiques de Jabotinsky portent sur des nuances. Avigdor Lieberman s’appuie sur la fraction la plus raciste de l’opinion et met en question la présence des Palestiniens d’Israël. Benyamin Nétanyahou s’oppose à tout Etat palestinien et veut amplifier la colonisation. Tzipi Livni accepte un Etat palestinien réduit à quelques cantons. Et Ehud Barak est prêt à s’allier à tous les partis qui lui permettront de rester au pouvoir.

La fraction de l’opinion considérée comme pacifiste, représentée par le courant «La Paix Maintenant» et par plusieurs grands écrivains israéliens (Amos Oz, Avraham Yehoshua, David Grossman) a intériorisé l’idée qu’il n’y a pas de partenaire et elle a approuvé la guerre du Liban (2006) et l’invasion de Gaza (décembre 2008).

Reste la petite minorité d’Israéliens, principalement intellectuels, qui ont choisi de se battre contre l’occupation aux côtés des Palestiniens. Ils sont peu nombreux et très divers. Ce sont des noms célèbres, Michel Warschawski, Amira Hass, Gidéon Lévy, Nurit Peled, Ilan Pappé, Uri Avnéry… Ce sont des petits groupes : femmes en noir, refuzniks, anarchistes contre le mur… Ce sont aussi 3 partis représentés au Parlement (dont le parti communiste Hadash) qui ont eu la très grande majorité des suffrages des Palestiniens d’Israël. Cette force, non sioniste ou antisioniste, est bien sûr très minoritaire. Mais cela pourrait changer : quelques mois avant l’attaque contre Gaza, la liste conduite par un candidat communiste, antisioniste et refuznik (Dov Khenin [KnessetWikipedia]) avait obtenu 35% des voix aux élections municipales à Tel-Aviv.

19 novembre 2009
Pierre Stambul
UJFP

Lire aussi :
• Dossier documentaire & Bibliographie Pierre STAMBUL, Monde en Question.
• Dossier documentaire & Bibliographie Palestine/Israël – Résistance Palestine, Monde en Question.

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État juif ou société de tous ses citoyens ?

En 1988 à Alger, l’OLP (Organisation de Libération de la Palestine) a fait une concession énorme : reconnaître l’Etat d’Israël sur ses frontières internationalement reconnues (celles de l’armistice de 1949) et limiter le futur Etat à 22% de la Palestine historique, c’est-à-dire à La Cisjordanie, la bande de Gaza et Jérusalem Est. Cette reconnaissance qui suivait le déclenchement de la première Intifada allait aboutir à la signature des accords d’Oslo.

Il n’est sans doute pas inutile aujourd’hui de se poser deux questions :

1) La direction palestinienne a-t-elle commis une erreur avec cette reconnaissance ?

2) Pourquoi ce processus et les accords d’Oslo ont-ils (définitivement) échoué ?

Une concession énorme

C’est Arafat qui a poussé au compromis d’Alger et qui l’a obtenu malgré de nombreuses oppositions. Quelle était l’idée de la direction Palestinienne ? Après 40 ans d’exil et alors qu’on en était à trois générations de réfugiés, le peuple palestinien était en danger de disparition. Il fallait rebondir et proposer une initiative politique.

Sur le fond, il n’y a pas de différence entre le nettoyage ethnique de 1948 (800000 Palestiniens expulsés de leur pays au moment de la Naqba, la catastrophe) et la conquête suivie de la colonisation de 1967. Dans les deux cas, il y a eu violation flagrante de tous les droits fondamentaux accompagnée de crimes de guerre. La présence des Israéliens à Jaffa n’est pas plus « légitime » que leur présence à Hébron.

La très grande différence (dont la direction palestinienne a tenu compte) repose sur la façon dont l’ONU interprète le droit international. L’ONU a reconnu Israël, toutes grandes puissances confondues. Elle a amnistié les 700 villages rasés et détruits pendant la guerre de 1948, le plan Dalet (plan prémédité qui organisait l’exode palestinien), la confiscation des terres dès 1949, l’interdiction de tout retour faite aux réfugiés ou à leurs descendants. L’ONU a accepté qu’Israël se proclame État juif. Par contre l’ONU n’a jamais reconnu les annexions de 1967 et a même voté plusieurs résolutions demandant un retrait israélien.

Les dirigeants israéliens avaient une occasion fantastique de s’insérer de façon définitive et pacifique au Proche-Orient et « légaliser » la violence et la négation de « l’autre » sur lesquelles leur État s’était constitué. Ils y ont songé au moment, avec les accords d’Oslo.

Le sionisme est une idéologie multiforme. Depuis 1967, c’est sa nature coloniale qui est devenue prépondérante. Laïques ou religieux, les colons ont obtenu un consensus dans la société israélienne : « finir la guerre de 48 », marginaliser ou expulser les Palestiniens, réaliser le « grand Israël » dans un pays qui n’a jamais fixé ses frontières.

Les négociateurs palestiniens ont été naïfs à Oslo. Ils ont reconnu Israël, mais n’ont obtenu qu’une reconnaissance de l’OLP. Israël n’a reconnu ni la Palestine, ni ses droits (notamment à avoir un État). Les Palestiniens ont cru dans « la paix des braves » chère à Arafat, dans l’idée que la confiance était possible et que les Israéliens saisiraient le sens de ce qu’ils leur offraient.

Ils n’ont pas pu ou su exiger quelque chose de précis sur la fin de la colonisation ou le retour aux frontières de 1967. Ils ont fait preuve d’une assez grande méconnaissance sur ce qu’est le sionisme, sur les vrais buts des Israéliens, sur leurs odieux sentiments de supériorité coloniaux, sur le complexe de Massada et son instrumentalisation.

Les accords d’Oslo ont échoué tout simplement parce qu’il n’a jamais été question en Israël, y compris dans les rangs de la prétendue « gauche » sioniste, de parvenir à une paix fondée sur l’égalité des droits et la justice. Il s’agissait juste de légaliser le fait accompli. Jamais la colonisation ne s’est arrêtée, au contraire. Il y a même eu 60000 nouveaux colons installés entre les accords d’Oslo et l’assassinat de Rabin. C’est cette tartufferie que les électeurs palestiniens ont sanctionnée.

Le retour au crime fondateur

En 15 ans, les dirigeants israéliens ont patiemment détruit la faisabilité de l’idée de « deux peuples, deux états ». L’installation de nouveaux colons (500000 israéliens vivent désormais dans les territoires conquis en 1967 dont la moitié dans le grand Jérusalem), la confiscation de 34% des terres en Cisjordanie, le mur de l’Apartheid, les check points, les routes de contournement ont transformé la Palestine en Bantoustan. À Gaza, c’est pire. Le blocus et la guerre ont détruit toute forme d’économie ou de vie sociale.

Qu’ils vivent dans les frontières d’Israël d’avant 1967, à Jérusalem, à Gaza, en Cisjordanie ou qu’ils soient exilés ou réfugiés au Proche-Orient, voire plus loin, la majorité des Palestiniens n’espère plus rien du processus politique d’Oslo. Du coup, ils en reviennent à la question de la Naqba, à l’illégitimité de la création d’Israël. La revendication qui était celle de l’OLP avant 1988 (un seul État, laïque et démocratique en Palestine) reprend de la vigueur. Elle est toujours celle des partis de la gauche palestinienne.

La grande nouveauté, c’est la fracture béante qui s’est ouverte chez les « Palestiniens de 1948 », ceux qui ont la nationalité israélienne. Pour eux, vivre comme sous citoyens dans un Etat qui se définit comme juif est un cauchemar quotidien. Plus de 50% d’entre eux vivent sous le seuil de pauvreté. Les discriminations qu’ils subissent en termes de travail, de possession de la terre, de logement, de droits sociaux, s’aggravent. Alors que jusque-là une partie d’entre eux votaient pour des partis sionistes, cette fois-ci, 50% se sont abstenus et l’écrasante majorité des autres a réparti ses voix entre le Hadash (Parti communiste) et deux partis nationalistes antisionistes. Des mouvements comme Adalah se développent pour obtenir l’égalité juridique à l’intérieur d’Israël.

La propagande israélienne est d’une redoutable efficacité et elle sait à merveille transformer l’agresseur en victime. Elle agite désormais en permanence la menace de la disparition, des « Juifs à la mer », de la destruction d’Israël. Elle exige des Palestiniens et des autres Etats de la région la reconnaissance préalable du caractère juif de l’Etat. Elle exige (avec Lieberman) que les Palestiniens d’Israël reconnaissent la légitimité du sionisme, faute de quoi ils seront déchus de leur nationalité et expulsés. Elle essaie de détourner l’attention vers l’Iran dont le dirigeant s’est publiquement prononcé pour la destruction de « l’entité sioniste » et elle essaie d’obtenir un consensus international pour une attaque préventive contre l’Iran comme il y a eu une attaque préventive (basé sur un mensonge d’une incroyable grossièreté) contre l’Irak.

La clarté qui manque

Dans les rangs de celles et ceux qui défendent les droits du peuple palestinien, on ne rencontre pas toujours la clarté.

Il n’y a qu’une seule façon de régler cette guerre, c’est d’en revenir au droit. L’occupation, le nettoyage ethnique, l’interdiction faite aux réfugiés de revenir chez eux, les discriminations, les assassinats, les emprisonnements massifs sont des crimes. Au départ, il y a un crime fondateur, celui de 1948 et toute paix juste commencera par la reconnaissance de la Naqba. Toute négociation devra porter sur les moyens de « réparer » ce crime.

Aujourd’hui 5 millions et demi de Juifs Israéliens vivent dans la région. Comme dit l’historien Shlomo Sand, un enfant né d’un viol a aussi le droit à l’existence. Donc, il faut le dire sans détour. Les Israéliens resteront. Ils ne « retourneront » pas dans les pays de leurs ancêtres ou n’émigreront que marginalement. De toute façon, les pays arabes dont certains sont originaires n’en veulent pas spécialement et le yiddishland a disparu. Mais les Israéliens resteront dans une situation de totale égalité (politique, économique, égalité de droits) avec les Palestiniens. Sinon, la paix est impossible. Le démantèlement de toutes les colonies et de tous les check points, la destruction du mur, le droit au retour des réfugiés et la libération de tous les prisonniers sont des préalables à cette égalité.

Si les Juifs israéliens resteront, « l’ État juif » doit disparaître. Le droit international ne reconnaît que les États de tous leurs citoyens. Définir un Etat sur une base « raciale », ethnique, nationale ou religieuse est discriminatoire et les Israéliens ont fait la démonstration sanglante du caractère discriminatoire de l’ État juif vis-à-vis des Palestiniens. Il existe parmi les anticolonialistes israéliens des partisans de deux États (Shlomo Sand, Uri Avnéry) mais ils expliquent bien qu’en aucun cas Israël ne pourra se définir comme État juif. Pour Sand, État juif et démocratique, c’est un oxymore. Pour les partisans d’un seul État, les choses sont plus simples : l’égalité des droits, la fin du colonialisme, la citoyenneté, la laïcité sont évidentes. Rappelons qu’en Afrique du Sud, les Blancs ont pu rester en conservant leur statut de « peuple fondateur » et leurs énormes avantages économiques, mais qu’il y a eu pour en arriver là deux obligations : en finir avec l’Apartheid reconnu comme crime et garantir l’unité du pays. Donc, qu’il y ait un ou deux États, le projet sioniste de créer, puis de maintenir un État défini comme juif est un obstacle à la paix.

Il faut contrer en permanence la propagande israélienne qui assimile la critique radicale de l’Etat juif à de l’antisémitisme. Être antiraciste, ce n’est pas instaurer un nouveau ghetto, une séparation, une théorisation de l’impossibilité du « vivre ensemble ». Faire croire que la « sécurité » des Juifs est liée à l’existence d’un Etat qui serait le leur à l’exclusion de tous les autres relève du même type de pensée qu’un Le Pen dont le slogan « Les Français d’abord » théorise l’inégalité des droits et la séparation. Au contraire ce sont le sionisme, l’existence d’un Etat qui se dit juif et la politique israélienne qui mettent en danger gravement les Juifs en les sommant d’être complices des crimes perpétrés, faute de quoi ils seront considérés comme traîtres.

Israël est-il un État raciste ?

Ce qui vient de se passer à Genève dans le cadre du processus improprement appelé « Durban II » était annoncé depuis des années. Bien sûr, à Genève, beaucoup de délégués du Tiers-Monde n’ont pas été abusés par le « show » des partisans d’Israël. Mais on doit tristement constater que les propagandistes israéliens ont obtenu le soutien inconditionnel de l’Europe et des Etats-Unis en passant une fois de plus pour des victimes, ce qui, quelques mois après le carnage de Gaza, est quand même un peu fort. Et le texte qui est sorti sur le racisme passe totalement sous silence celui qui sévit contre les Palestiniens.

Oui, Israël est un pays raciste.

Il l’est déjà à l’égard des seuls qui jouissent de la citoyenneté : les Juifs. Faut-il rappeler le sort des Falachas venus d’Ethiopie ou celui des Juifs Indiens considérés comme hérétiques et qui vivent quasiment tous sous le seuil de pauvreté ? Entre 1950 et 1962, plus d’un million de Juifs du monde arabe ont émigré en Israël. Avant le sionisme, ils n’avaient jamais été persécutés. Coupés de leur histoire, de leurs racines, de leur culture, de leur langue, ils se sont retrouvés sans passé, sans présent et sans avenir. Israël s’est fabriqué grâce à eux un prolétariat. Aux révoltes des années 50, ont succédé une grande colère et une frustration qui expliquent leur basculement partiel vers la droite raciste ou le courant national-religieux.

Vis-à-vis des Palestiniens d’Israël, les discriminations sont écrites dans la loi. Dans le Monde Diplomatique de mai 2009, Dominique Vidal et Joseph Algazy montrent, chiffres à l’appui, l’incroyable écart de revenus entre Juifs et Palestiniens d’Israël. Ceux-ci subissent un nombre important d’interdits professionnels. Ils ne possèdent que 3% de la terre alors qu’ils forment 20% de la population.

Le pire scandale, c’est celui des Bédouins du Néguev. 60 ans après la création de l’État d’Israël, les 3/4 d’entre eux vivent dans des villages non reconnus, bidonvilles en plein désert sans eau, sans électricité, sans route. Dès qu’ils construisent en dur, l’armée vient détruire leur maison. Joseph Algazy rappelle l’assassinat de l’un des leurs qui avait commis le crime de venir se baigner à la plage d’Ashkelon. Les assassins n’ont pas été plus punis que les auteurs des pogroms antipalestiniens de Nazareth ou de Saint-Jean d’Acre. Dans un État juif, tuer un Arabe n’est pas forcément un crime.

Vis-à-vis des Palestiniens des territoires occupés, le terme d’Apartheid décrit complètement la réalité. Pour un colon qu’il soit « banlieusard » ou colon « idéologique », la vie est simple. Le Mur et les routes de contournement permettent d’aller en quelques minutes à Jérusalem ou Tel-Aviv. Les ressources écologiques sont pillées. Tout est fait pour oublier qu’on est là en ayant chassé les autochtones. Pour les Palestiniens, le Mur et les check points sont un casse-tête permanent. L’économie réelle a été en grande partie détruite. La majorité de la population survit avec des revenus très aléatoires, parfois venus de la diaspora palestinienne.

À Gaza, la propagande raciste israélienne a contribué à « déshumaniser » la population. Elle a abouti au permis de tuer et à l’ampleur du dernier massacre. Il ne s’agissait pas d’une guerre puisqu’il n’y avait pas d’armée en face, mais d’un massacre délibéré, d’une punition collective.

Dans un très beau texte qui date du 22 avril, Brahim Senouci a recensé des dizaines de déclarations d’un racisme ignoble faites par des dirigeants israéliens depuis un siècle. Citons-en quelques-unes : Ben Gourion en 1937 : « nous devons expulser les Arabes et prendre leur place ». Barak en 2000 : « les Palestiniens sont comme des crocodiles. Plus vous leur donnez de la viande, plus ils en veulent ». Nétanyahou, il y a 20 ans : « Israël aurait dû exploiter la répression des manifestations en Chine … pour mettre à exécution des expulsions massives parmi les Arabes du territoire ».

Imaginons qu’un dirigeant palestinien ait dit le centième de ces horreurs. La propagande israélienne sur le thème : « vous voyez, ils veulent nous détruire » aurait été immédiate.

À Genève, Israël aurait donc dû être nommément condamné comme État raciste. Mais dans le cadre d’une conférence internationale, qui avait la légitimité pour le faire ? Sûrement pas Ahmadinedjad. Il est à la tête d’un État théocratique qui ignore le droit, en tout cas celui des femmes, des homosexuel-le-s, des Bahaïs, des non croyants … et pratique la pendaison à grande échelle. Et puis, face aux négationnistes israéliens qui nient la Naqba et les droits des Palestiniens, il s’est fait le complice d’autres négationnistes comme Faurisson invité à un curieux colloque à Téhéran.

À Genève, les occidentaux, ceux-là mêmes qui enferment les immigrés dans des centres de rétention ou essaient de les repousser à leurs frontières, ceux-là mêmes qui déroulent le tapis rouge devant le fasciste Lieberman ont donc pu jouer au démocrate outragé : « Israël, Etat raciste ? Vous n’y pensez pas, ce sont des démocrates comme nous, pas des barbares ! »

Il y a encore un sacré travail idéologique à mener.

Pierre Stambul
29/05/2009
UJFP

Des origines au triomphe électoral de la droite en 2009 : le sionisme a gommé les différences idéologiques

Si le sionisme naît à la fin du XIXe siècle, une importante scission se produit en son sein il y a environ 80 ans. Un nouveau courant qui s’intitule lui-même « révisionniste » apparaît. Son principal animateur se nomme Vladimir (Ze’ev) Jabotinsky.

Le « transfert » : un vieux projet

Jusque-là, les immigrants sionistes installés en Palestine sous mandat britannique, avaient tendance (comme la plupart des colonialistes) à ignorer l’existence même du peuple autochtone. Israël Zangwill avait proféré le mensonge fondateur en affirmant qu’il fallait trouver « une terre sans peuple pour un peuple sans terre » et que cette terre serait la Palestine. David Ben Gourion avait bien remarqué que le pays était peuplé. Il pensait (à juste titre) que ces « fellahs » étaient les descendants des Hébreux. Mais, feignant d’ignorer la réalité coloniale, il imaginait que ces « fellahs » s’intègreraient au projet sioniste. La révolte palestinienne de 1929 (à Hébron) et surtout l’insurrection de 1936 allaient démentir ces rêves.

Dès lors pour Jabotinsky (admirateur du fascisme italien) et ses disciples, la voie à suivre est claire. Puisqu’il est entendu que les Palestiniens sont valeureux et prêts à résister avec détermination, il faut les expulser au-delà du Jourdain.

Dès la fin des années 30, le terrorisme de la droite sioniste se développe, s’en prenant aussi bien aux Palestiniens qu’aux Britanniques. Pour la majorité sioniste qui se revendique du socialisme, cette droite est infréquentable et ces « socialistes » n’hésitent pas à la qualifier de raciste et de terroriste, voire de fasciste.

Pourtant, dès le départ, « gauche » et droite sionistes sont d’accord sur l’essentiel : privilégier à tout prix la construction du futur Etat Juif au détriment de toute autre considération.

Deux démarches complémentaires

En 1933, les Juifs Américains décrètent un blocus économique contre l’Allemagne où Hitler vient de devenir chancelier. Ben Gourion s’y oppose et le commerce entre le Yichouv (communauté juive en Palestine avant la création de l’Etat d’Israël) et l’Allemagne nazie se poursuivra.

À droite, le groupe Stern s’est lancé dans une guerre totale contre les Palestiniens et les Britanniques. Sa faction la plus dure dirigée par le futur Premier Ministre Itzhak Shamir assassinera des soldats britanniques et prendra des contacts avec le régime hitlérien alors que le génocide nazi bat son plein. Ce même groupe assassinera le comte Bernadotte pendant la guerre de 1948 pour bien signifier que le nouvel Etat d’Israël ne respectera pas le droit international.

Avec l’ouverture des archives, les historiens israéliens ont confirmé ce que les Palestiniens disaient depuis longtemps. La « Naqba » (catastrophe), c’est-à-dire l’expulsion de 800000 Palestiniens de leur propre pays était préméditée et elle avait largement commencé au moment de l’entrée en guerre des pays arabes voisins en mai 1948. Les groupes terroristes d’extrême droite et l’armée régulière dirigée par la « gauche sioniste » (la Haganah, le Palmach) ont joué des rôles complémentaires. Ainsi à Deir Yassine, c’est un groupe terroriste, l’Irgoun, dirigé par le futur Premier Ministre Menahem Begin qui massacre la population, mais c’est l’armée régulière qui occupe le village. Deir Yassine n’existe plus, c’est devenu le quartier de Giv’at Shaul et le tunnel routier qui passe en dessous porte le nom de l’assassin : Menahem Begin.

Les responsabilités de la « gauche sioniste »

« Gauche » et sionisme, c’est un oxymore. Si la droite sioniste a toujours revendiqué la nécessité du nettoyage ethnique (certains regrettent aujourd’hui qu’on n’ait pas terminé la guerre de 48 et qu’il reste des « Arabes » en Israël), la gauche l’a pratiqué sans vergogne. En fait la « gauche » sioniste est compromise dans tous les crimes commis contre le peuple palestinien.

En 1948, la « gauche » est au pouvoir pendant la guerre. Non seulement, elle planifie l’expulsion, mais elle confisque les terres des expulsés et s’oppose à tout retour des réfugiés palestiniens dès la signature de l’armistice. L’idée du pays « de gauche » aidé par l’URSS avec des kibboutz et des pionniers défrichant leur pays pour en faire un jardin, est fausse au départ : ce pays est né d’un nettoyage ethnique

En 1956, la « gauche » est au pouvoir quand l’armée israélienne, alliée aux impérialistes français et anglais, conquiert le Sinaï. La même année, 49 Palestiniens d’Israël sont massacrés à Kafr Kassem. Ils protestaient contre le vol de leurs terres.

En 1967, on sait maintenant que la crise autour du détroit de Tiran était un prétexte. La conquête était préméditée et dès l’été 1967, la colonisation est décidée. C’est un ministre « de gauche » Yigal Allon, chef d’un petit parti « socialiste » (l’Ahdut Ha’avoda) qui organise la colonisation de la Cisjordanie. Comme il n’a pas le personnel politique pour coloniser, il va rencontrer le seul courant religieux sioniste, celui des disciples du rabbin Kook. Il leur offre des millions de shekels pour qu’ils partent coloniser. Aujourd’hui, ce courant national-religieux, soutenu au départ à bout de bras par la « gauche », représente 1/4 de la société israélienne et une bonne partie des 500000 Israéliens installés dans les territoires conquis en 1967 s’en réclame.

Bien sûr, l’arrivée au pouvoir des disciples de Jabotinsky en 1977, avec la déroute électorale de la « gauche » face à Begin, ressemble à un tournant historique. C’en est un surtout parce que, pour la première fois, l’électorat séfarade sanctionne les fondateurs de l’Etat d’Israël tout en faisant le jeu de la droite raciste.

En 1987, Yitzhak Rabin est ministre de la défense quand la première Intifada est réprimée avec une très grande brutalité.

En 1993, cette même « gauche » semble avoir accepté l’idée de « la paix contre les territoires » en signant les accords d’Oslo. Pendant les quelques mois qui séparent ces accords de l’assassinat de Rabin, 60000 nouveaux colons sont installés. Pourquoi ?

L’épisode de Shimon Pérès au pouvoir avant sa défaite face à Benjamin Nétanyahou est une succession de crimes destinés à relancer la guerre : massacre du village de Cana au Liban, assassinat à Gaza de Yahia Ayache, « artificier » du Hamas (d’après Pérès) en pleine période de trêve (1996).

À partir de cette période, la « gauche » sioniste participe à de nombreux gouvernements de coalition. C’est un ministre « de gauche » (Fouad Ben-Eliezer) qui est à l’origine du mur qui balafre la Cisjordanie (appelé clôture de séparation en novlangue). C’est un ministre travailliste réputé sensible aux questions sociales (Amir Péretz) qui, en tant que ministre de la défense, organise l’attaque contre le Liban en 2006. Et c’est un autre ministre « de gauche », Ehud Barak qui commande le carnage qui vient d’être commis à Gaza.

Il y a tellement peu de différence entre « gauche » et droite sionistes que, quand Ariel Sharon (un pur disciple de Jabotinsky), plus clairvoyant que ses anciens compagnons, décide d’évacuer Gaza (pour mieux pouvoir détruire cette région), une partie des travaillistes (avec Shimon Pérès à leur tête) le rejoint dans le parti Kadima.

À l’origine du consensus

Juste avant d’attaquer à Gaza, Tzipi Livni a consulté l’ensemble des partis sionistes et tous ont donné leur accord, y compris le Meretz dont plusieurs dirigeants étaient à l’origine des accords d’Oslo. L’ancien mouvement de masse Shalom Arshav (La Paix Maintenant) est devenu un appendice du parti travailliste. Les grands écrivains considérés comme des consciences morales (Amos Oz, Avraham Yehoshua, David Grossman) ont approuvé l’agression contre Gaza après avoir approuvé celle contre le Liban deux ans auparavant.

Michel Warschawski a toujours considéré que la minorité anticolonialiste en Israël est une petite roue. En 1982, cette petite roue en avait entraîné une grande et des centaines de milliers de manifestants avaient dénoncé l’invasion du Liban et les tueries de Sabra et Chatila. C’est fini. Les manifestations contre le carnage à Gaza (en dehors de celles organisées par les Palestiniens d’Israël), n’ont rassemblé que 10000 participants. La frontière ne passe pas en Israël entre « gauche » et droite. Elle sépare les sionistes des non sionistes ou des antisionistes.

Le « complexe de Massada » a réussi à convaincre la majorité de la population israélienne qu’elle est en danger, qu’on veut la détruire, que les victimes, ce sont les Juifs, qu’il n’y a pas de partenaires pour la paix et que les Palestiniens poursuivent le projet d’anéantissement nazi. Le Hezbollah et le Hamas ont été habilement érigés en épouvantails infréquentables. Puisque l’ennemi est monstrueux, le permis de tuer existe et il n’y a pas de question à se poser. Le discours des fanatiques religieux (« les Palestiniens sont des Amalécites, la Torah dit qu’il est permis de les tuer ainsi que leurs femmes, leurs enfants, leurs troupeaux ») est devenu le discours dominant. D’ailleurs le rabbinat militaire a officialisé ce discours raciste et intégriste en excusant à l’avance tous les crimes de guerre commis à Gaza. Les barrières morales se sont écroulées.

Les électeurs ont préféré l’original à la copie

Les dernières élections en Israël, c’est un peu comme si l’OAS avait gagné la guerre d’Algérie et que des élections françaises se jouent entre Philippe de Villiers, Bruno Mégret et Jean-Marie Le Pen.

Sans doute l’ancien gouvernement Livni-Barak avait des arrière-pensées électorales en attaquant Gaza et s’imaginait y gagner des voix. Il est symptomatique de voir que les trois partis qui sont arrivés en tête aux dernières élections israéliennes sont trois « héritiers » différents de Jabotinsky.

Celui qui apparaît le plus infréquentable a été videur dans une boîte de nuit en Moldavie. Avigdor Lieberman, comme un certain politicien célèbre en France, a la réputation de dire tout haut ce qu’une bonne partie de l’opinion publique israélienne pense tout bas. Il a proposé, il y a quelques années, qu’on lance une bombe atomique sur Téhéran ou qu’on bombarde le barrage d’Assouan. Ce « diplomate » un peu particulier est aujourd’hui ministre des affaires étrangères. Son succès électoral est venu d’une idée plus que centenaire, celle qui a été à la base de tous les nationalismes meurtriers : un état ethniquement pur. Il propose sans rire que le million et demi de Palestiniens d’Israël prêtent allégeance au dieu sionisme, et qu’en cas de refus, ils soient déchus de leur nationalité et expulsés. Il ne se dit pas opposé à un Etat Palestinien du moment qu’Israël garde l’essentiel, à savoir les colonies. Si son succès était prévisible dans l’électorat russophone, son discours sécuritaire (qui a failli aboutir à l’interdiction des partis politiques des Palestiniens d’Israël) lui a permis d’énormes progrès, dans les colonies ou à Sdérot. Il est cocasse d’entendre les médias français se demander si son arrivée au ministère ne va pas « mettre un coup d’arrêt au processus de paix ». Quel arrêt ? Quel processus ? Quelle paix ?

L’héritier « légitime » de Jabotinsky, Bégin et Shamir, c’est Nétanyahou. Il n’a pas varié, il est toujours hostile à tout Etat Palestinien. Face à la question démographique (5 millions et demi de Juifs et 5 millions de Palestiniens entre Méditerranée et Jourdain), sa stratégie, c’est le Grand Israël et l’Apartheid : confiner les Palestiniens dans des zones de plus en plus restreintes, les pousser à partir, installer 300000 nouveaux colons. N’ayant rien à proposer aux Palestiniens, même pas quelque chose qui pourrait remettre en selle l’Autorité Palestinienne, il fait diversion en proposant une attaque « préventive » contre l’Iran. Cette idée est populaire en Israël où l’on a toujours préféré noyer la question palestinienne dans un univers plus grand : celui du choc des civilisations et de la guerre du bien contre le mal.

Héritière de Jabotinsky et de Sharon, qualifiée de « centriste » par les médias, Tzipi Livni (ancienne du Mossad où elle a organisé des attentats contre des Palestiniens) est à l’origine du carnage à Gaza. Sans doute, Barack Obama aurait préféré qu’elle gagne les élections pour maintenir la fiction de négociations possibles. Les Etats-Unis essaieront sûrement de la ramener au pouvoir d’ici quelque temps. Le parti Kadima ne se dit pas hostile à un Etat Palestinien à condition qu’Israël garde Jérusalem Est, Maale Adoumim, Ariel, les blocs de colonies, la vallée du Jourdain … Bref, il y aurait des bantoustans éclatés, non viables reliés par des tunnels et on appellerait cela l’Etat Palestinien.

Une classe politique nulle

Et les autres partis ? L’empressement d’Ehud Barak à rallier le parti travailliste à l’extrême droite n’a rien de surprenant. Rien ne les oppose sur le fond. C’est Barak qui a imposé l’idée qu’il n’y a pas de partenaire de la paix et qu’il n’y a aucune alternative à l’écrasement du Hezbollah ou du Hamas. C’est Barak qui a convaincu les hésitants à l’idée d’une guerre sans fin. Son alliance rappelle les pires moments de la guerre d’Algérie quand les « socialistes » Guy Mollet, Robert Lacoste, Max Lejeune faisaient cause commune avec les militaires « pacificateurs » (les généraux Massu et Bigeard), les adeptes de la torture ou les futurs dirigeants de l’OAS. Le parti socialiste français a mis 20 ans à s’en remettre. Laminé aux dernières élections, le parti travailliste israélien risque de subir le même sort.

À sa gauche, le Meretz est dans l’impasse. Prisonnier du sionisme, il a échoué dans l’idée d’un « sionisme à visage humain » qui accepterait grosso modo un retrait sur les frontières d’avant 1967. De toute façon, cette frontière internationalement reconnue (la ligne verte) n’existe plus. Elle ne figure sur aucune carte israélienne. L’annexion n’est plus rampante, tout a été fait pour la rendre définitive. L’autoroute Tel-Aviv-Jérusalem traverse les territoires occupés à Latrun. De gigantesques entreprises s’installent en Cisjordanie occupée. Les ruines d’Hérodion ou de Qumran (Cisjordanie) sont devenues des parcs nationaux israéliens, la plus grande partie de Jérusalem Est a été transformée en banlieue résidentielle. Les routes de contournement ont redessiné la carte de la Cisjordanie. Pour que la solution de « deux peuples, deux Etats » sur la base de la ligne verte existe, il faudrait que les 500000 colons partent ou acceptent de devenir citoyens palestiniens. L’un comme l’autre sont devenus plutôt irréalistes. Faute d’avoir posé les questions essentielles (le colonialisme, l’égalité des droits), le Meretz n’a plus rien à proposer.

Du côté des religieux, ceux qui ont conservé méfiance ou aversion vis-à-vis du sionisme (comme le groupe Nétouré Karta) sont aujourd’hui très minoritaires. Ce qui a le vent en poupe repose sur une synthèse entre messianisme fanatique (« Dieu a donné cette terre au peuple juif »), nationalisme guerrier et racisme. Ainsi, le chef spirituel du Shass (parti séfarade religieux ayant 11 députés), le rabbin Ovadia Yossef, a pu déclarer que les Palestiniens étaient tous des serpents et que la Shoah était une punition divine contre les Juifs qui s’étaient mal conduits. Le franco-palestinien Salah Hamouri est en prison pour être soupçonné (sans preuves) d’avoir eu des intentions hostiles contre ce chef « spirituel » d’une autre époque. Les partis religieux rivaux ne valent pas mieux.

Ce qui unifie la classe politique israélienne, c’est la corruption. Sharon et ses fils ont eu affaire à la justice. Ehud Olmert aussi, mouillé dans des affaires de permis de construire monnayés quand il était maire de Jérusalem, a dû démissionner. Nétanyahou lui-même a connu des moments d’éclipse. Lieberman est aujourd’hui poursuivi pour des détournements sur le financement des partis qui pourraient lui coûter son poste. Il y a deux ans, une membre de son parti, Esterina Tartman, a menti effrontément sur ses diplômes pour pouvoir devenir ministre des sciences (à la place d’un « Arabe » pressenti à ce poste). Elle a été poussée à la démission quand la vérité est apparue. Au moment du déclenchement de la guerre du Liban, le général en chef de l’armée Dan Halutz avait fait un délit d’initié en vendant toutes ses actions et en précipitant la chute (de 8%) de la Bourse de Tel-Aviv. Quand les dirigeants israéliens ne sont pas poursuivis pour détournements, ils le sont pour délits sexuels comme l’ancien président Moshé Katzav, accusé de harcèlement sexuel et de tentative de viol.

Il n’y a rien à attendre de cette classe politique où le fric et l’individualisme sont devenus les valeurs dominantes. Il est peu probable que sorte de cette classe quelqu’un comme le Sud-Africain De Klerk, capable de négocier un compromis historique et de se projeter dans l’avenir. Rabin a payé de sa vie le fait d’avoir paru l’être.

Quel espoir ?

Les Palestiniens ont retenu de leur histoire tragique qu’il faut résister, ne plus partir. On en est à la 4ème génération depuis la Naqba. Le rêve fou des sionistes, que les Palestiniens disparaissent en se fondant dans le monde arabe environnant ou qu’ils ne soient plus (à l’image des Amérindiens aux Etats-Unis ou des Aborigènes d’Australie) en situation de réclamer leurs droits n’est pas possible. En même temps, aucune paix juste ne sera possible tant que le projet sioniste sera à l’œuvre parce que ce projet a toujours reposé et repose sur la négation de la Palestine.

Alors ? Peu avant le carnage à Gaza, les élections municipales de Tel-Aviv avaient donné un résultat surprenant. La principale liste d’opposition était dirigée par un jeune membre du Hadash (le parti communiste) qui était refuznik (= objecteur de conscience) et antisioniste. Il y avait des Palestiniens de Jaffa sur cette liste qui a obtenu 36% des voix. Il semble que les jeunes aient massivement voté pour un refuznik (c’est un indice). Mais le score obtenu montre une aspiration à vivre « normalement » sans une guerre tous les deux ans, sans une mobilisation permanente, sans cette fuite en avant criminelle et suicidaire. Tout Israélien qui réfléchit sait que la politique actuelle de destruction de la Palestine et de crimes répétés ne peut pas durer indéfiniment sans des conséquences très graves pour les Israéliens.

Si la société israélienne prenait le temps de se retourner, elle aurait le temps de voir ses vrais problèmes : la violence, l’ultralibéralisme, l’effacement des identités, le militarisme, la segmentation, la perte des repères et des valeurs.

Le dépassement du sionisme suppose de répondre à ces défis. Mais pour quand ? Le temps passe, les crimes s’accumulent. Ce changement indispensable et cette rupture du « front intérieur » urgent.

Pierre Stambul
10/04/2009
Publié par UJFP.

Les israéliens ont perdu politiquement et idéologiquement cette guerre

Algérie News : Au 19e jour de l’intervention militaire israélienne qui se soldeprovisoirement – par un millier de morts et des milliers de blessés, essentiellement civils –, quelle est l’analyse que vous faites, personnellement, ainsi que votre organisation, l’UJPF ?

Pierre Stambul : D’abord, ce qui se déroule est un crime de guerre et même un crime contre l’humanité. Pendant des années, une propagande insidieuse a persuadé les Israéliens que le Hamas était une organisation terroriste indéfendable et que les habitants de Ghaza étaient des barbares.

La même propagande s’est déchaînée à propos des «pauvres» habitants de Sderot vivant dans la terreur. En réa-lité, Sderot est une ville très pauvre avec 40% de chômeurs et une population d’origine sépharade.

Contrairement à ce que déverse la propagande, 500 habitants de Sderot (sur une ville de 20 000 habitants) ont signé avec des Ghazaouis un texte pour vivre ensemble en paix. Au lieu de résoudre les problèmes sociaux, le gouvernement Olmert-Livni-Barak a instrumentalisé leur situation. Ces gens sont des criminels qu’il faut juger pour leurs crimes.

Tous les partis politiques sionistes (y compris le Meretz qui se dit de gauche et pacifiste) ont été prévenus 48 h à l’avance de l’attaque contre Ghaza et l’ont approuvée.

95% des Israéliens juifs (les Palestiniens n’ont pas été consultés) ont approuvé le principe d’une attaque et 42% ont approuvé l’invasion terrestre. C’est vraiment une preuve de la dégénérescence morale et de la névrose collective que dénoncent les anticolonialistes israéliens.

Tzipi Livni est allée demander le «permis de tuer» chez Sarkozy et chez Moubarak et elle l’a obtenu.

La propagande israélienne («nous sauvons le peuple palestinien du Hamas») est obscène. Ils ont expulsé le représentant de l’ONU (Richard Falk) et les journalistes pour que la tuerie se déroule sans témoin.

L’expédition militaire tourne au génocide et c’était prémédité. L’Etat d’Israël se comporte à la fois en Etat voyou et en Etat criminel. Ses anciens dirigeants (Begin ou Shamir) étaient des terroristes. Les nouveaux n’en valent pas mieux.

Algérie News : Cette agression est intervenue soudainement même si les dirigeants ont prétexté que Hamas avait refusé le renouvellement de la trêve conclue indirectement entre les deux parties. La trêve dans les faits n’était-elle pas déjà violée par Israël qui ne tenait pas aussi les engagements qu’elle impliquait ? Pourquoi donc a-ton chargé Hamas ?

Pierre Stambul : Dans cette guerre, Israël a toujours refusé de parler du droit. Le blocus de la bande de Ghaza est défini par le droit international comme un crime de guerre. Pendant des mois, quelques camions seulement parvenaient à Ghaza quand il en faut 500 par jour. On manque de tout à Ghaza : de nourriture, de carburant, d’eau, d’électricité, de médicaments. 4 camarades de Marseille (dont 2 de l’UJPF) ont pu aller à Ghaza en février 2008 et leur témoignage était accablant. Aucun statu quo n’était possible avec le blocus. Et le droit à résister à l’oppression figure dans la déclaration des droits de l’homme. Malgré cela, le Hamas a respecté une trêve qu’Israël a violée en permanence (1 250 morts entre 2005 et 2008 et 20 morts, victimes d’assassinats «ciblés» en novembre). L’argument concernant la rupture de la trêve par le Hamas ne tient pas. Les raisons israéliennes sont ailleurs.

Il y a bien sûr pour chaque parti de la coalition au pouvoir à Jérusalem l’idée que chaque mort à Ghaza va lui apporter des voix aux élections. Ainsi Ehud Barak qui était en perdition dans les sondages est remonté. Plus fondamentalement, les Israéliens ne veulent pas la paix, ils veulent la destruction de la Palestine. Ils ont dans la tête de séparer définitivement la bande de Ghaza de la Cisjordanie (en la donnant à l’Egypte). Sinon, les Palestiniens seront majoritaires entre Méditerranée et Jourdain dans quelques années. Enfin, Israël a toujours prétendu que les Palestiniens étaient les successeurs d’Hitler et qu’ils n’avaient pas de partenaire pour la paix. Cela leur permet de poursuivre l’occupation. Le premier résultat du crime commis à Ghaza, c’est la mise sur la touche (peut-être définitive) de l’Autorité palestinienne.

Les Palestiniens reprochent (à juste titre) à Mahmoud Abbas de faire des concessions qui ne mènent nulle part. A présent, Israël se retrouve face au Hamas et continue de dire qu’il n’y a pas de partenaire pour la paix. Ismaël Haniyeh a pourtant affirmé qu’il était prêt à reconnaître «l’entité israélienne» dans ses frontières d’avant 1967.

Algérie News : Il fut un temps où le mouvement pour la paix en Israël se manifestait avec force. Aujourd’hui, les médias répètent à l’envi que 95% de la population appuient cette offensive. Comment l’expliquez-vous à l’UJPF ?

Pierre Stambul : Michel Warschawski a cette image : les anticolonialistes israéliens sont une petite roue qui a pu, à un moment donné, entraîner la grande. Ainsi, en 1982, des centaines de milliers d’Israéliens sont descendus dans la rue pour protester contre l’invasion du Liban. Aujourd’hui, le complexe de Massada fonctionne à fond. Les sionistes «ont peur de ne plus avoir peur». Ils ont besoin d’entretenir la peur de l’anéantissement et ils réussissent à faire croire à la grande majorité de la population que la violence absolue contre les Palestiniens est la seule solution. Il y a pourtant des signes de fracture et de doute dans la société israélienne.

La littérature et le cinéma présentent une société malade, violente, corrompue, pourrie intérieurement. Cette société ne garde sa cohésion que par la fuite en avant meurtrière du projet sioniste. Aux dernières élections municipales à Tel-Aviv, un candidat antisioniste, refuznik (= objecteur face à l’armée), membre du Hadash (le parti communiste, seul grand parti à la fois palestinien et juif) et ayant de nombreux Palestiniens de Jaffa sur sa liste a obtenu … 35% des voix. Il a eu les voix des jeunes qui ont consciemment voté pour un refuznik et celles des «bobos» qui aspirent à une vie normale dans une société normale, loin des délires sur la colonisation et le «Grand Israël». Ce consensus guerrier est peut-être plus fragile qu’on ne croit.

Algérie News : En même temps qu’on assiste à ce reflux, on voit apparaître de nouvelles voix juives et israéliennes, cette fois sur des positions antisionistes. Pourriez-vous retracer pour nos lecteurs cette émergence progressive des militants pour une paix vraiment juste, comme c’est le cas de l’UJPF.

Pierre Stambul : Les anticolonialistes israéliens sont des gens merveilleux. Je les compare volontiers aux «porteurs de valise» français pendant la guerre d’Algérie. On y trouve des journalistes (Amira Hass, Gideon Lévy…), des historiens (Ilan Pappé, Shlomo Sand …), des cinéastes (Avi Mograbi, Eyal Sivan, Simone Bitton…). Il y a des mouvements : le bloc de la paix (Gush Shalom) d’Uri Avnéry, le centre d’information alternative (Michel Warschawski et Nasser Ibrahim), les femmes en noir, les Anarchistes contre le Mur qui représentent la nouvelle génération, Taayush, les Rabbins pour la paix, les mouvements de refuzniks … et j’en oublie. Tous ces groupes ont constitué une coalition pour la paix et contre l’occupation. Ils réussissent à manifester à 10 000 en pleine guerre à Tel-Aviv.

L’UJPF se veut, entre autres, être un peu le porte-parole et le correspondant en France de ces anticolonialistes. Nous contestons totalement la prétention du Crif à parler au nom de tous les juifs. Nous contestons l’idée que le crime commis par l’Etat isr
aélien soit commis en notre nom. Nous sommes fiers d’être une composante juive dans le mouvement de soutien au peuple palestinien. Notre présence atteste que cette guerre n’est ni raciale, ni religieuse, ni communautaire : elle porte sur des questions essentielles, le refus du colonialisme, l’égalité des droits et la justice. L’UJPF dénonce aussi l’instrumentalisation de l’antisémitisme et du génocide pour justifier la destruction de la Palestine. Des mouvements semblables à l’UJPF existent dans de nombreux pays d’Europe et nous avons formé un réseau. Une internationale de juifs antisionistes (l’IJAN) vient de se créer.

Algérie News : Vous êtes vous-même d’origine juive, peut-on vous demander comment vous avez franchi le pas en adoptant des positions radicalement critiques de l’Etat israélien ?

Pierre Stambul : Mes parents sont arrivés d’Europe orientale en 1938. Ils étaient communistes. Ils ont été résistants. Mon père a été déporté et ma mère est la seule survivante de sa famille. Et puis, comme beaucoup, ils sont devenus très sionistes. Je suis né après la guerre. Adolescent, j’ai cru au sionisme. J’ai passé deux étés en kibboutz. La rupture a été progressive. Il y avait un décalage trop grand entre mes idées post-soixante-huitardes et la réalité israélienne. J’ai appris par ma famille israélienne (de droite) que la colonisation en 1967 était préméditée et se voulait irréversible. La rupture totale, c’est Sabra et Chatila. On ne peut pas avoir été éduqué avec la conscience de ce qu’est le proscrit enfermé et massacré dans son ghetto et ne pas voir qu’Israël était passé de l’autre côté du miroir. Il m’a fallu encore du temps pour découvrir “l’autre”, le Palestinien. Deux voyages récents en Cisjordanie m’ont marqué. Je vis le sionisme comme une perversion totale de l’idée (laïque) que j’ai du judaïsme. Le sionisme est un crime pour les Palestiniens, mais c’est aussi un suicide et une catastrophe pour les juifs.

Algérie News : Vous êtes citoyen français, quelle lecture faites-vous de la « couverture » de l’agression israélienne par les médias de l’Hexagone et la situation tragique qui en résulte dans la bande de Ghaza ?

Pierre Stambul : Les médias appartiennent à ceux qui les possèdent et évidemment ils donnent les informations que leurs maîtres veulent bien laisser filtrer. Je suppose que c’est pareil en Algérie. En plus, les Israéliens, juste avant leur attaque, ont expulsé Richard Falk, le représentant de l’ONU chargé des droits de l’homme et tous les journalistes. Ils voulaient tuer sans témoin.

Cela dit, les médias français n’ont pas pu cacher que samedi dernier, il y a eu plus de 300 000 manifestants dont 100 manifestations pour les victimes de Ghaza. Ce jour-là, les médias ont «découvert» l’UJPF qui a été plusieurs fois interviewée. Malgré tout, notre présence dérange et nous sommes assez systématiquement boycottés par les médias. Quelque part, cela les arrange de présenter cette guerre sous la forme «Les juifs contre les Arabes». Ça, c’est très dangereux.

En ce qui concerne les atrocités commises par l’armée israélienne, les médias n’arrivent plus à les masquer et on sent un basculement de l’opinion du côté des victimes.

Algérie News : Un important mouvement de solidarité avec le peuple palestinien s’est enclenché en France et dans le monde, est-ce le résultat simplement d’une légitime indignation mais aussi une prise de conscience de la nature véritable de l’establishment israélien qui s’est toujours présenté comme épris de paix face à un péril d’anéantissement fomenté par les Arabes ?

Pierre Stambul : Le sionisme a toujours prétendu que les juifs ont été, sont et seront des victimes. Les sionistes célèbrent la mémoire des 4 morts israéliens et se moquent des 1 000 morts et plus palestiniens. Mais on sent bien que l’opinion a basculé. Les Israéliens ont déjà perdu politiquement et idéologiquement cette guerre. Souhaitons qu’ils ne la gagnent pas militairement. Pendant des années, le mouvement de soutien à la Palestine n’arrivait pas à mobiliser au-delà d’un petit cercle de convaincus. La grande nouveauté en France, c’est que la population d’origine arabe, aussi bien les laïques que les religieux, est descendue massivement dans la rue pour exprimer sa colère et sa solidarité. Elle fait le lien entre la Palestine et les discriminations subies en France. Pour l’UJPF qui prône le «vivre ensemble» ici et là-bas et se bat (notamment avec les sans papiers) contre toutes les discriminations, c’est très important.

Algérie News : Dans ces conditions en ce 19e jour de la nouvelle page noire dans la tragédie du peuple palestinien, que faire maintenant et demain pour que l’espoir de la paix entre les deux peuples soit restauré ?

Pierre Stambul : On dit souvent que cette guerre est compliquée. Non ! Mais il faut en revenir au droit, rien qu’au droit. Il y a là-bas un occupant et un occupé, il faut mettre fin à l’occupation. Il y a un crime (la Naqba) qui a été commis il y a 60 ans. Il faut reconnaître le crime et le réparer. Toute paix doit passer par une égalité totale entre les deux peuples, égalité politique et économique. Le colonialisme est un crime, les colonies doivent être démantelées. Le peuple palestinien est un peuple de réfugiés. Le droit au retour de ces réfugiés a même été reconnu par Israël en 1949. Il doit être appliqué. Un Etat ou deux Etats ? Les négociateurs décideront. Dans l’immédiat, le blocus criminel de Ghaza doit cesser avec l’arrêt des combats. Les frontières doivent être ouvertes.

Algérie News : Un dernier mot ?

Pierre Stambul : La société israélienne est profondément malade. Elle n’est plus en état d’arrêter sa fuite en avant meurtrière. Il faut répondre à l’appel des ONG palestiniennes et des anticolonialistes israéliens. Ils réclament le BDS (boycott, désinvestissement, sanctions), c’est-à-dire l’isolement politique, économique, moral, culturel, sportif, scientifique d’Israël tant que durera l’occupation. Il faut s’inspirer de ce qui a été fait (avec succès) contre l’apartheid en Afrique du Sud. Et il faut inculper et juger les dirigeants israéliens pour crimes de guerre.

Entretien de Pierre Stambul réalisé par Abdelmadjid Kaouah
17 janvier 2009
Publié par UJPF.

Le sionisme responsable de la guerre à Gaza

La guerre sanglante que l’armée israélienne mène à Gaza n’est pas venue de nulle part. Tzipi Livni a prévenu tous les partis politiques sionistes 48 heures avant l’agression et tous l’ont approuvée, y compris le Meretz (la gauche sioniste). Le mouvement « La Paix Maintenant » et les écrivains dits « de gauche » (mais farouchement sionistes) Amos Oz, Avraham Yehoshua et David Grossman ont aussi approuvé l’invasion en prônant peu après une trêve. Tous partagent le point de vue officiel en Israël : pour eux, le Hamas est un monstre infréquentable contre lequel le droit de tuer va de soi, même s’il y a des « dommages collatéraux ».

Des Israéliens juifs anticolonialistes s’opposent à la guerre. Ils témoignent et manifestent quotidiennement avec un grand courage. Ils ne représentent qu’une petite minorité (il paraît que 95% des Israéliens juifs étaient d’accord avec la perspective d’attaquer le Hamas) mais leur importance et leur influence dépassent leur nombre. Tous sont non sionistes ou antisionistes. Ils sont les seuls à comprendre la nature du crime commis à Gaza : crime de guerre et crime contre l’humanité. Il faudra bien qu’on en finisse avec l’impunité de cet Etat-voyou. Cela passera par le boycott d’Israël tant que durera l’occupation et par le jugement des criminels de guerre.

Une idéologie totalitaire

En Israël, tout est sioniste. L’identité, la mentalité, l’histoire enseignée, les médias, les lois, l’air que l’on respire. Personne ne peut échapper à cette idéologie qui s’insinue partout. Au nom de cette idéologie, 60 ans après la création de l’Etat d’Israël, la moitié des Bédouins du Néguev vivent dans des bidonvilles sans route, ni eau, ni électricité, ni maison en dur, parce que l’Etat Juif ne reconnaît pas leurs villages et leurs actes de propriété. Entre Méditerranée et Jourdain, il y a environ 5 millions de Palestiniens et 5 millions et demi de Juifs. À cause du sionisme, les premiers n’ont aucun droit. Ils sont soit bombardés et massacrés, soit occupés, soit des sous citoyens dans leur propre pays. L’apartheid s’est installé.

Dans l’histoire multiple et diverse du judaïsme, le sionisme a fait irruption, il y a un peu plus d’un siècle et il a la prétention aujourd’hui de s’imposer à tous les Juifs. Si on le critique et qu’on n’est pas juif, on est forcément antisémite. Si on est juif, alors on est un « traître qui a la haine de soi ». Et si on est palestinien, le sionisme délivre un droit de tuer, pour la bonne cause bien sûr, la sacro-sainte « sécurité d’Israël ».

Il n’en a pas toujours été ainsi. En 1948, tous les grands noms du judaïsme américain avec en tête Albert Einstein et Hannah Arendt signent une adresse au président Truman lui enjoignant d’arrêter ou d’expulser le terroriste Menahem Begin qui vient de massacrer 200 villageois à Deir Yassine. Aux yeux du monde, le judaïsme à l’époque, c’est Rosa Luxembourg, Freud, Kafka, Einstein, Arendt. Tou-te-s étaient non croyant-e-s et non sionistes comme la majorité des 6 millions de morts du génocide nazi. Comment est-on arrivé à cette inversion qui fait que les valeurs de fascistes (je ne trouve pas d’autre mot) comme Begin, Shamir, Liberman , Sharon se sont imposées et sont devenues celles des criminels Olmert, Perès, Barak, Livni …ou celles d’un grand nombre de dirigeants communautaires en France.

Cette mutation est incompréhensible si on n’examine pas ce qu’est le sionisme : à la fois un nationalisme, une forme de colonialisme, un messianisme qui a fabriqué un « homme juif nouveau ». Et une idéologie devenue ultra militariste, ayant fabriqué un pays devenu la tête de pont de l’impérialisme au Proche-Orient. Une idéologie affirmant offrir un « havre de paix » aux Juifs. Avec à la clé une instrumentalisation du génocide nazi et de l’antisémitisme.

Une histoire falsifiée

Les sionistes ont fabriqué une histoire fantastique du judaïsme. Alors que la grande majorité des premiers sionistes étaient non-croyants et souvent très hostiles aux religieux, ils sont allés chercher dans la Bible toutes les « justifications » au projet colonial qu’ils étaient en train d’inventer.

Depuis des dizaines d’années, il y a consensus chez les archéologues et les spécialistes de l’histoire antique (lire « La Bible Dévoilée » de Finkelstein et Silberman chez Bayard). Les épisodes d’Abraham et de Moïse sont totalement légendaires. Mais, ce qui est plus important, la conquête de Canaan par Josué est totalement légendaire. Ce texte qui est une véritable apologie du nettoyage ethnique et du massacre de « l’autre » n’a aucune réalité historique. C’est pourtant lui qui sert de base « historique » à l’installation des colons en Cisjordanie et aux partisans de l’expulsion des Palestiniens (la moitié de la société israélienne y est favorable). Il n’y a aucune trace archéologique de l’existence du royaume unifié de David et Salomon. À l’époque, Jérusalem était un village. Il est très probable que le royaume d’Israël (détruit par les Assyriens) et celui de Juda (détruit par les Babyloniens) aient toujours été des entités distinctes. Et il est surtout avéré que, pendant toute l’antiquité des peuples différents, des langues différentes et des religions différentes ont cohabité sur cette terre qui était un véritable carrefour. Les sionistes qui affirment que c’est la terre du peuple juif et que l’Etat d’Israël est une reconstitution du « royaume unifié » ont entériné une légende religieuse à laquelle ils ne croyaient pas eux-mêmes.

Dans la théorie sioniste, le peuple juif a été expulsé de sa terre au moment de la guerre menée par Titus et de la destruction du temple. Il aurait vécu 2000 ans en exil dans des conditions épouvantables jusqu’à ce que le sionisme lui permette de retourner dans son pays.

Or cette théorie est une affabulation. Dans « Comment le peuple juif fut inventé » (chez Fayard), Shlomo Sand montre, documents à l’appui, qu’il n’y a eu ni exil ni retour. Au moment de la destruction du temple, il y avait déjà des Juifs à Babylone, Alexandrie, Rome, en Espagne …Après la défaite face aux Romains, c’est la religion qui s’est dispersée, pas le peuple. Donc les descendants des Hébreux sont essentiellement les Palestiniens. Ben Gourion en était d’ailleurs persuadé et il a d’abord songé à les intégrer au projet sioniste.

Pendant plusieurs siècles dans l’empire Romain puis dans d’autres régions, la religion juive a été prosélyte. Les Juifs ont formé un pourcentage notable des habitants de l’empire romain. De nombreuses conversions ont eu lieu plus tard chez les Berbères d’Afrique du Nord puis chez les Khazars (une tribu turque ayant établi un empire entre Caspienne et Mer Noire). Bref les Juifs d’aujourd’hui seraient majoritairement descendants de convertis. Quant au retour, à plusieurs reprises, les Juifs auront l’occasion de s’installer à Jérusalem et ils préfèreront aller à Bagdad, Alexandrie ou Salonique. Il n’y a pas de « race » juive et (d’après Sand) même pas de « peuple » juif. La théorie sioniste de l’exil et du retour est complètement une construction idéologique.

Les sionistes ont instrumentalisé l’épisode de Massada. Après la prise de Jérusalem par Titus, des Juifs révoltés sont assiégés par les Romains dans la citadelle de Massada au-dessus de la Mer Morte et ils préfèrent le suicide à la reddition. D’où le complexe de Massada : « personne n’aime les Juifs, ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes et ils sont menacés en permanence de destruction ». En réalité, les révoltés de Massada étaient des fanatiques religieux (les zélotes) qui ont commencé par massacrer les Juifs qui acceptaient le mélange avec les autres peuples de la région et la souveraineté romaine.

Diaspora et antisémitisme

Pour les sionistes, la diaspora (=dispersion) est une parenthèse qui se serait terminée avec la fondation de l’Etat d’Israël. C’est faux : la diaspora est le centre de l’histoire des différents judaïsmes. C’est le lieu où la religion s’est structurée. C’est là que les différentes langues juives (judéo-arabe, ladino, yiddish) se sont développées. Le sionisme s’est acharné à faire disparaître les langues, les traditions et les cultures des différentes communautés juives de la diaspora. La plupart des Israéliens ont des noms et des prénoms qui n’ont rien à voir avec ceux de leurs ancêtres. L’Hébreu s’est imposé, la culture israélienne a fonctionné comme un effaceur du passé. Pour fabriquer l’Israélien nouveau, il a fallu « tuer » le Juif (le cosmopolite, le minoritaire, le dispersé). La plupart des Israéliens ignorent tout de leur histoire. Cette absence de mémoire, remplacée par une mémoire falsifiée est une des explications de leur indifférence à « l’autre ».

Le sionisme décrit la vie en diaspora comme une suite ininterrompue de persécutions et de malheurs qui auraient pris fin avec la création d’Israël. Avec l’idée que le mélange ou l’égalité des droits entre Juifs et Non Juifs est impossible et que les Juifs ne peuvent vivre qu’entre eux dans un Etat juif.

Il y a là une vision réductrice. La persécution des Juifs commence sous l’empereur Constantin (IVe siècle ap JC) quand le christianisme devient religion officielle. Cet antijudaïsme chrétien a des origines multiples : le christianisme est issu du judaïsme, les 2 religions ont longtemps été en concurrence, l’accusation de « déicide » est centrale chez les Chrétiens. Les Juifs subiront de très nombreuses expulsions (la plus importante étant l’Espagne en 1492), de grands massacres (croisades, Ukraine), un enfermement et une discrimination systématiques. Mais il y a eu aussi des périodes plus fastes marquées par une vie culturelle intense. Les sionistes essaient de montrer que les Musulmans ont toujours été les ennemis des Juifs. C’est faux : le statut de « dhimmi » n’est certes pas la citoyenneté, mais il a assuré aux Juifs une paix relative qui n’a rien à voir avec les persécutions chrétiennes.

C’est paradoxalement l’Emancipation des Juifs européens (qui commence au XVIIIe siècle en Allemagne et en France) qui provoque la transformation de l’antijudaïsme chrétien en antisémitisme racial. Le Juif personnifie l’obstacle à la construction d’Etats-nations ethniquement purs. Il devient le bouc émissaire de tous les nationalismes. C’est le consensus antisémite en Europe qui permettra le génocide nazi.

Le sionisme contre l’Emancipation

Vers 1900, une dizaine de millions de Juifs vivent en Europe de l’Est. Ils parlent le Yiddish. Les transformations sociales les ont massivement prolétarisés. Une grande partie d’entre eux abandonne la religion et se tourne vers les idées socialistes. Pour beaucoup, la révolution, en émancipant les prolétaires, résoudra la question de l’antisémitisme. Si les principaux partis révolutionnaires mettent entre parenthèse la « question juive », le Bund, parti révolutionnaire juif, propose dans le cadre de la Révolution, une « autonomie culturelle » des Juifs là où ils vivent.

C’est à cette époque qu’apparaît le sionisme. Il se présente au départ comme une version juive des différents nationalismes (qui mèneront à la boucherie de 1914 et au nazisme) avec l’équation simple : un peuple = un état. Problème : s’il y a à l’évidence un peuple Yiddish entre Baltique et Mer Noire, ce peuple a peu à voir avec les Juifs marocains, irakiens ou yéménites. Les sionistes inventent donc le peuple et l’exil. Alors que le Bund crée des milices d’autodéfense contre les pogromistes, les sionistes considèrent que l’antisémitisme est inévitable, qu’il est inutile de le combattre et que la seule solution est la fuite vers le futur Etat Juif. Ils tournent délibérément le dos à toute idée d’égalité, d’émancipation, de citoyenneté, de mélange. Peu avant sa mort, Herzl rencontre un des pires ministres antisémites du tsar en lui expliquant que sionistes et tsaristes ont des intérêts communs : faire partir un maximum de Juifs. Le pogrom de Kichinev ou l’Affaire Dreyfus sont utilisés pour convaincre que tout combat en Europe est inutile. L’Affaire Dreyfus a pourtant montré que l’antisémitisme concernait toute la société et que la victoire des forces de progrès était possible.

Les sionistes, très souvent laïques voire athées, s’emparent du texte biblique et décident de s’installer en Palestine. C’est le fameux mensonge fondateur de Zangwill (« une terre sans peuple pour un peuple sans terre »). Leur installation commence donc par la négation de l’existence du peuple palestinien. Du coup, ils fabriquent une histoire de la Palestine, où paraît-il les Juifs auraient vécu sans interruption depuis 4000 ans. C’est bien sûr faux. Après la dernière révolte juive contre les Romains (Bar Kochba), il y a très peu de Juifs en Palestine, la population étant devenue chrétienne puis musulmane. Vers 1900, les Juifs forment 4% de la population en Palestine, ce qui est la même proportion que dans les pays voisins. Ils sont majoritairement arrivés au XVIIIe siècle, sont très bien intégrés et sont contre toute idée d’Etat Juif.

Jusqu’à la deuxième guerre mondiale, les sionistes seront très minoritaires parmi les Juifs. Ceux qui émigrent pour fuir la misère ou l’antisémitisme partent très majoritairement vers les Etats-Unis ou l’Europe occidentale. Toutes les élections qui ont lieu en Pologne ou en Lituanie dans les ghettos montrent que les partis sionistes sont minoritaires. En 1939, il n’y a que 3% de la population juive mondiale qui est partie en Palestine.

Le sionisme n’est pas au départ religieux. Le courant religieux sioniste (celui du rabbin Kook) sera au départ très faible, les religieux étant majoritairement sceptiques, voire très hostiles au sionisme. Ils considèrent que l’Etat Juif se substituent au Messie. Il faudra attendre 1967 avec l’émergence du courant national-religieux pour voir l’horrible synthèse entre colonialisme et intégrisme.

Du colonialisme au nettoyage ethnique

Les sionistes sont arrivés en Palestine avec le même complexe de supériorité vis-à-vis des autochtones et le même comportement que les colonialistes de l’époque. Il s’agissait d’accaparer le maximum de terre et de repousser, confiner, domestiquer le peuple qui vivait là. Au musée de la ville israélienne de Hadera, il y a une grande photo avec la légende : « Moshé X, fondateur de Hadera ». Autour de l’individu en question, il y a une quinzaine de Palestiniens, mais les fondateurs du musée n’ont même pas vu qu’ils existaient. Tout sera bon pour acquérir des terres. L’argent qui sert à « arroser » quelques féodaux et à valoriser les terres mais aussi la force. La déclaration Balfour marque la complicité entre le sionisme et l’impérialisme. Pour Balfour qui partage les préjugés antisémites de l’époque, c’est un coup double : faire partir les Juifs d’Europe et assurer une présence européenne au Moyen-Orient où l’empire ottoman s’est effondré.

Quand les Palestiniens réalisent que l’immigration juive a pour projet d’établir un Etat juif et de les déposséder de leur propre pays, ils se révoltent (1929, 1936) et c’est l’armée britannique qui les écrase. Pendant toute cette période, les sionistes construisent un véritable appareil d’état et ils sont totalement absents de la lutte contre la montée du nazisme. Pire, l’aile droite du sionisme dont le chef de file est Jabotinski, s’inspire directement des idées fascistes (il a vécu en Italie et admirait Mussolini) pour proposer dès 1930 l’expulsion des Palestiniens au-delà du Jourdain. Le groupe Stern d’Itzhak Shamir (futur premier ministre d’Israël) avait une telle conscience du génocide nazi qu’il assassinera des soldats britanniques jusqu’en 1942 et tentera de négocier avec les Nazis.

Les sionistes ont joué un rôle confidentiel dans la résistance juive au nazisme qui a été principalement communiste ou bundiste. Et pourtant, c’est le génocide (qui a tué la moitié des Juifs européens et a fait définitivement disparaître le Yiddishland) qui va permettre la fondation d’Israël.

Les Européens, les Américains et les Soviétiques se rallient dès 1945 à l’idée d’un Etat Juif. Ils vont faire payer au peuple palestinien pour un crime européen (l’antisémitisme et le génocide) dans lequel il n’a pas le début d’une responsabilité.

On sait de façon sûre, les nouveaux historiens israéliens (surtout Ilan Pappé) ayant confirmé ce que les Palestiniens ont toujours dit, que l’expulsion de 800000 Palestiniens en 1948 était préméditée. Ce nettoyage ethnique (la Naqba) est un crime et aucune paix ne pourra être signée sans la reconnaissance de ce crime qu’il faudra, d’une façon ou d’une autre, « réparer ». Or, pour le sionisme, cette reconnaissance est une négation du projet fondateur et de la prétendue légitimité de ce projet. Dans le film sioniste « Décryptage », Ehud Barak interviewé le dit : « j’aurais voulu qu’Arafat reconnaisse la légitimité du sionisme ». Bref il aurait voulu sa capitulation. On est au cœur du problème. Le sionisme est bien un obstacle à la paix.

Ajoutons puisque aujourd’hui le Hamas est accusé de terrorisme que le terrorisme sioniste pendant la guerre de 48 a été bien réel avec l’Irgoun et le groupe Stern (mais la Haganah, armée officielle occupait les zones « nettoyées » par les terroristes). De Deir Yassine à l’attentat contre l’hôtel King David ou à l’assassinat du comte Bernadotte, on voit que les auteurs de ces crimes sont devenus plus tard Premiers ministres. Et aujourd’hui, on découvre que Tzipi Livni qui a travaillé dans les services secrets est la responsable d’un attentat anti-palestinien à Rome.

La politique du fait accompli et l’instrumentalisation du génocide

Après 1948, les sionistes ont accéléré la stratégie qui leur avait si bien réussi en se faisant reconnaître par l’ONU sur des frontières qui n’avaient plus rien à voir avec celles du plan de partage : la stratégie du fait accompli. Dès 1949, les terres et les propriétés des Palestiniens chassés sont confisquées. Alors qu’Israël a dû reconnaître dans les conventions d’armistice de 1949 le droit au retour des Palestiniens, ce droit va immédiatement être nié et même présenté comme une revendication inacceptable mettant en question l’existence d’Israël.

En 1948, il y a moins d’un million de Juif dans le nouvel état. Tout va être mis en route pour provoquer partout l’émigration. Sionisme et antisémitisme vont devenir complémentaires, le second alimentant le premier et le premier cherchant à provoquer le second quand l’émigration se tarit. L’arrivée d’un million de Juifs du monde arabe est le résultat conjoint d’une propagande très intense pour les arracher de pays où ils vivaient depuis des siècles et de l’attitude de la plupart des gouvernements arabes ravis de ces départs. Pour les Juifs venus des pays de l’Est, la persistance d’un antisémitisme d’état a provoqué une rupture avec le communisme (qui avait la sympathie d’un très grand nombre de Juifs) et l’émigration vers Israël.

Le fait accompli va prendre un tour nouveau en 1967. On sait maintenant que les menaces de Nasser ont été un prétexte. La guerre, l’annexion et la colonisation étaient programmées. L’annexion (par vote de la Knesset) de Jérusalem Est a lieu dès 1967. Elle sera suivie de celle du Golan. Ne disposant pas du « personnel » pour créer des colonies, les travaillistes au pouvoir vont littéralement créer le courant national-religieux (qui représente aujourd’hui 1/4 de la population) en leur offrant des colonies. C’est Ygal Allon (réputé être « de gauche ») qui est à l’origine de cette colonisation. 500000 Israéliens vivent aujourd’hui dans les territoires conquis en 1967 et tout a été fait pour faire disparaître la « ligne verte » et rendre l’annexion définitive.

Le sionisme a eu au départ une attitude ambiguë vis-à-vis du génocide. Les rescapés ont été très mal reçus en Israël (aujourd’hui, beaucoup vivent sous le seuil de pauvreté). On opposait leur prétendue résignation à l’Israélien fier de lui qui défrichait, se battait et « transformait le désert en jardin ». Mais très rapidement, le gouvernement a vu le parti à tirer du génocide. D’où la création du musée Yad Vashem, l’arrestation et l’exécution d’Eichmann. Plus tard le « devoir de mémoire » est devenu obligatoire.

Aujourd’hui, ce devoir est devenu une horreur. Il y a d’abord l’idée que les Juifs ont été, sont et seront toujours des victimes. Les Israéliens ont « peur de ne plus avoir peur », ça les obligerait à examiner l’impasse meurtrière dans laquelle ils se trouvent. Quand les dirigeants israéliens ont négocié avec les Palestiniens, le seul sujet qu’ils voulaient traiter, c’était la sécurité de l’occupant. Pour eux, le « peuple élu », c’est celui qui a tous les droits. Les sionistes célèbrent les quatre Israéliens tués par les Qassams du Hamas et se moquent totalement des 1000 morts de Gaza. Israël est le pays (après la Turquie) où il y a le plus de négationnistes du génocide arménien, le seul génocide valable étant celui des Juifs. Couramment on présente les Palestiniens comme les héritiers du Nazisme. Arafat a été qualifié de « nouvel Hitler » et Begin a dit en 1982 en lançant ses troupes sur Beyrouth « qu’il avait l’impression d’attaquer le bunker d’Hitler ». Sharon a déclaré lors du 60e anniversaire de la libération d’Auschwitz que cela prouvait que « les Juifs ne pouvaient se défendre que par eux-mêmes », bref que tout était permis. Pour les rescapés et leurs descendants (dont je suis), cette instrumentalisation est obscène.

Le sionisme prétendait apporter un « havre de paix » aux Juifs persécutés. Il a fabriqué un projet criminel pour les Palestiniens mais suicidaire pour les Israéliens et même pour les Juifs. S’il y a bien un pays où les Juifs sont en insécurité, c’est Israël et il en sera ainsi tant que la destruction de la Palestine se poursuivra.

Israël est devenu un pays odieusement militariste. On dit d’ailleurs que ce n’est pas un pays doté d’une armée mais « une armée dotée d’un état ». D’ailleurs la plupart des dirigeants politiques viennent de l’armée ou des services secrets. Et Israël est devenu une tête de pont de l’Occident au Moyen-Orient dans le cadre du « choc des civilisations ». Ce pays incarne l’Occident face aux « barbares ». D’où le « permis de tuer » à Gaza qui a été octroyé.

Le sionisme a gommé les différences idéologiques

Les différents gouvernements d’Union Nationale en Israël ou le fait qu’en France, le CRIF soutienne inconditionnellement toute politique israélienne montrent qu’il n’y a aucune différence entre sionistes de droite et sionistes « de gauche ». Les premiers ont toujours été « sincères ». Ils sont depuis 70 ans pour le nettoyage ethnique et l’expulsion des Palestiniens. Les seconds ont fait la même chose mais sans oser l’avouer. La « gauche » sioniste était au pouvoir au moment de tous les crimes commis par la Palestine : la Naqba, la colonisation, la construction du mur de l’Apartheid. Jamais les sionistes n’ont accepté les Palestiniens comme des égaux. Le processus d’Oslo a échoué parce que tous les courants sionistes exigeaient une capitulation des Palestiniens, une renonciation à tous leurs droits, l’acceptation de bantoustans éclatés qu’on aurait baptisé Etat palestinien.

Il n’y a pas de sionisme à visage humain. Le crime commis à Gaza et l’indifférence en Israël face à ce crime en sont une preuve supplémentaire. La paix fondée sur l’égalité des droits et la justice passera par une « désionisation » d’Israël, une rupture avec cette fuite en avant criminelle. Le sionisme a rendu plus que malade la société israélienne devenue autiste et complice de crimes.

Alors, nous dira-t-on, vous autres antisionistes, vous êtes pour la destruction de l’Etat d’Israël ? Ne mélangeons pas les choses. Les Israéliens juifs (5 millions et demi de personnes) forment aujourd’hui un peuple et ils resteront. Mais aucune paix n’est envisageable sans une égalité totale, politique et économique entre les peuples de la région. Quelle que soit la solution envisagée (un ou deux états), cela devra être les sociétés de tous leurs citoyens. Donc oui l’existence d’un « Etat Juif » (Etat Français, ça sonne mal et ça rappelle de mauvais souvenirs, n’est-ce pas ?) où les Non Juifs sont des sous citoyens est un cauchemar. Un Etat ne peut pas être à la fois juif et démocratique, c’est une contradiction. La paix passe par le respect de la citoyenneté de tous et par celui des droits humains fondamentaux.

Le sionisme est une idéologie criminelle. Et c’est une catastrophe pour le judaïsme quel que soit le sens qu’on donne à ce terme. En mélangeant sciemment juif et sioniste et en assimilant toute critique d’Israël à l’antisémitisme, les sionistes transforment «l’antiisraélisme» (selon la formule d’Edgar Morin) en antijudaïsme. Ils se comportent en véritables pyromanes.
Il est temps que la parenthèse sioniste se referme.

Pierre Stambul, Président de l’Union Juive Française pour la Paix.
15 janvier 2009
Publié par UJFP.

Le sionisme est-il un obstacle à une paix juste ?

La guerre entre Israéliens et Palestiniens a commencé il y a un siècle avec le début de la colonisation sioniste et avec la dépossession des Palestiniens de leur terre. Cette guerre a connu des périodes très différentes : le colonialisme britannique, l’arrivée massive de nouveaux immigrants juifs après 1945, la Nakba avec l’expulsion de 800000 Palestiniens de leur propre pays, la deuxième conquête sioniste en 1967, l’Intifada, les accords d’Oslo, l’échec total de ce processus, la division de la Palestine en « bantoustans » …

La question centrale

Cette guerre dure inexorablement. D’autres diront bien mieux qu’un membre de l’Ujfp l’insupportable situation du peuple palestinien : des gens et leurs descendants qui sont des réfugiés depuis plusieurs générations. Des millions de personnes qui vivent quotidiennement l’occupation, l’enfermement, la pénurie organisée, les assassinats dits « ciblés », les arrestations arbitraires (plus de 600000 prisonniers en 40 ans), les check points, les humiliations, les souffrances, une annexion qui n’est même plus rampante, une confiscation incessante, un pillage de l’eau et de la terre, l’impossibilité de vivre normalement… Sans oublier ceux qu’on appelle improprement les Arabes Israéliens ou les Bédouins du Néguev réduits à l’état de sous-citoyens dans un « Etat Juif » qui ignore ouvertement toute idée de citoyenneté.

Je limiterai mon propos à donner le point de vue d’un Juif Français ayant une histoire personnelle « classique » (celle de l’antisémitisme et du génocide nazi que les sionistes instrumentalisent pour justifier leur fuite en avant).

Pourquoi n’y a-t-il pas de paix juste à brève échéance ?

Qu’on le veuille ou non, d’un point de vue juif, la question centrale, c’est le sionisme. Les Israéliens forment aujourd’hui un peuple. La Nakba a été un crime et il faudra que ce soit reconnu. Mais on ne reviendra pas en arrière. Il n’y a pas d’autre solution qu’une paix entre Palestiniens et Israéliens. Il ne peut pas y avoir de paix sans une égalité totale des droits et avec le sionisme, c’est impossible. D’un côté, le sionisme a engendré (et on doit considérer que c’était inéluctable) un courant (laïque ou religieux) prônant la « purification ethnique » et le « transfert » des Palestiniens au-delà du Jourdain. Mais ceux qui feignent de croire qu’il existe un « sionisme à visage humain » sont incapables d’expliquer pourquoi Oslo a échoué et pourquoi il y a aujourd’hui 4 fois plus de colons qu’au moment de la signature de ces accords.

Le sionisme a engendré un monstre : une société « autiste » qui s’est convaincue qu’elle a tous les droits et que c’est elle la victime. Il n’y aura pas de paix sans une rupture de la société israélienne avec le projet sioniste ou sans un dépassement du sionisme, un passage au « post-sionisme », une « sécularisation » de la société israélienne. Sans un tel processus, les aventures militaristes ou colonialistes et les crimes contre les Palestiniens se poursuivront.

Un programme ininterrompu de destruction de la Palestine

Il est symptomatique de voir que les prochaines élections israéliennes se sont d’abord jouées à l’intérieur d’un parti (Kadima) que l’on ose qualifier de « centriste ». C’est une ancienne du Mossad (Tzipi Livni qui a probablement du sang sur les mains) qui l’a emporté sur un dirigeant de l’armée (Shaul Mofaz poursuivi pour crimes de guerre). Toute la classe politique est corrompue ou poursuivie pour délits sexuels. L’élection se jouera donc désormais entre Livni et Nétanyahou, dont les programmes d’annexion et de démembrement de la Palestine ne diffèrent que sur des détails : la quantité de territoires annexés.

Au moment de la signature des accords d’Oslo, la direction palestinienne a fait un compromis incroyable : entériner la décision prise dès 1988 à Alger en limitant le futur Etat Palestinien à 22% de la Palestine historique. Dans l’esprit des signataires palestiniens, les dirigeants israéliens allaient accepter l’idée de « la paix contre les territoires » et se retirer. Ce processus est aujourd’hui totalement enterré. Pourquoi ? À cause du sionisme. Rabin, lui-même avant son assassinat a installé 60000 nouveaux colons. Aujourd’hui, il y a 500000 Israéliens qui vivent dans les territoires conquis en 1967. La moitié sont dans le « grand Jérusalem » qui couvre 4% de la Cisjordanie entre Ramallah et Bethléem et rend totalement non viable toute idée d’Etat palestinien. La première chose qui frappe quand on visite la région, c’est « où est la frontière » ? Elle a disparu : les routes de contournement, les nouvelles banlieues installées sur des terres palestiniennes, les colonies dites « légales » ou illégales sont omniprésentes. Aucune carte n’indique la « ligne verte », c’est-à-dire la frontière d’avant 1967.

Manque de chance ? Occasion loupée ? Non. Dans le projet sioniste, les Palestiniens sont des étrangers dans leur propre pays. Autrefois, ils n’existaient même pas, on disait « les Arabes ». Les délires sur « Jérusalem capitale unifiée » ou sur le Grand Israël sont partagés par la majorité de la société israélienne. La propagande israélienne présente de façon permanente le Palestinien comme un terroriste qui rêve d’achever le génocide hitlérien, ce qui permet aux dirigeants de prétendre « nous n’avons pas de partenaire pour la paix » .

Tous les courants du sionisme, de droite ou dits « de gauche » ont perpétré des crimes contre les Palestiniens. La droite, héritière de Jabotinsky et Begin, n’a jamais rompu avec les méthodes expéditives. Elle prône ouvertement le « transfert » (au-delà du Jourdain) au nom de théories ouvertement racistes. Mais la « gauche », celle des héritiers de Ben Gourion ou de Golda Meïr a toujours utilisé les mêmes méthodes avec un discours présentant les Israéliens comme des victimes. Cette gauche a programmé l’expulsion du peuple Palestinien au moment de la Nakba. Elle a prémédité et réalisé les conquêtes et les annexions de 1967. Elle est à l’origine de la décision politique de coloniser en 1967, même si elle a dû faire appel au courant National-Religieux pour réaliser cette colonisation. Elle était au pouvoir quand Barak et Clinton ont sommé Arafat de capituler. Et c’est encore un ministre travailliste qui est à l’origine de la construction du Mur de l’Apartheid. Le sionisme a gommé les différences idéologiques et il n’y a que des nuances entre ses courants. Même la gauche sioniste qui a signé les accords d’Oslo et l’initiative de Genève n’a jamais considéré les Palestiniens comme des égaux. Pour elle, il y a une priorité absolue : sauver le projet sioniste et elle exige des Palestiniens qu’ils se soumettent à cette exigence.

Un projet multiforme

Il est difficile de réduire le sionisme en le comparant à d’autres idéologies. Aujourd’hui Israël est incontestablement un pion avancé de l’Occident et de l’impérialisme américain au Moyen-Orient. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Plus de 60 ans après, les Palestiniens continuent de payer pour un crime qu’ils n’ont pas commis : l’antisémitisme européen et le génocide nazi. Mais en 1948, il y avait un consensus incluant l’URSS et ses satellites pour la création de l’Etat d’Israël et sa victoire militaire. Aujourd’hui, la direction israélienne, même si elle est très dépendante de l’énorme aide militaire et financière américaine, a une autonomie certaine. Aucun dirigeant américain, Obama compris, n’est en situation de s’opposer à une décision qui ferait consensus en Israël. Le pays est devenu un exportateur d’armes sophistiquées, de « villes sécurisées » et de divers produits utilisés par les armées, les polices et les milices. Il y a des conseillers militaires israéliens un peu partout et le gouvernement israélien joue un rôle actif (attesté par la guerre contre le Liban) pour le maintien des troupes occidentales en Irak et en Afghanistan ou pour déclencher une agression contre l’Iran. Il est fortement aidé par un courant millénariste et antisémite (les « Chrétiens Sionistes ») dont les fidèles ont déversé des milliards de dollars pour la colonisation. Bref, Israël est en mesure d’empêcher toute rupture avec l’idéologie du « choc des civilisations » et de la « guerre du bien contre le mal » si chère à l’ancien président Bush.

Le sionisme est bien sûr une forme de colonialisme. L’acquisition des terres dès la fin du XIXe siècle, l’expulsion progressive des Palestiniens, la confiscation du pays et de ses richesses, l’enfermement de la population indigène dans des camps, la séparation (Apartheid) rigoureuse entre les nouveaux arrivants et la population autochtone, tout ceci rappelle fort des phénomènes semblables à ce qu’a connu l’Algérie avec la colonisation française ou plus généralement l’Afrique. Mais le colonialisme sioniste a une grande spécificité. Sauf peut-être pendant une courte parenthèse entre 1970 et 1990, il ne vise pas à asservir le peuple autochtone en le transformant en peuple de travailleurs bon marché ayant pour seul avenir le statut d’auxiliaire du projet colonial. Le sionisme vise à expulser le peuple autochtone et à le remplacer. Les sionistes ont rêvé du crime parfait, celui réussi aux Etats-Unis ou en Australie où la population autochtone n’est plus en mesure d’exiger ses droits. Sur ce plan, les sionistes ont échoué.

Le sionisme a triomphé à cause du génocide nazi (en exploitant la mauvaise conscience occidentale) et il a toujours prétendu être LA réponse à la persécution séculaire des Juifs. Il y a là une propagande insidieuse et hélas efficace qu’il faut contrer. D’abord, pour les Juifs Orientaux venus du monde arabo-musulman, c’est exactement l’inverse. Il n’y a pas eu de persécution des Juifs avant l’avènement du sionisme. C’est essentiellement l’apparition de cette idéologie (née en Europe), l’appel de la direction sioniste à l’émigration des Juifs et l’expulsion des Palestiniens qui a rompu une cohabitation millénaire, certes loin d’être parfaite, mais en tout cas exempte des drames que les Juifs ont connus en Europe. Pour les Juifs européens, on est en plein paradoxe : le sionisme, minoritaire jusqu’à 1945, a partagé assez largement les mêmes thèmes que les antisémites. Il a affirmé que les Juifs ne peuvent ni s’émanciper, ni se mélanger, ni s’assimiler, qu’ils ne peuvent vivre qu’entre eux, que l’antisémitisme est inéluctable et qu’il est vain de vouloir le combattre, bref que la seule solution est la disparition des Juifs disséminés et leur regroupement en Israël.

L’Europe a été ravie de se débarrasser de la « question juive » (sur le dos du peuple palestinien). Il est symptomatique de constater l’absence des sionistes dans l’engagement massif des Juifs dans tous les combats émancipateurs du XXe siècle (résistances diverses, citoyenneté, mouvements révolutionnaires ou anticolonialistes …). Il est symptomatique de voir leur connivence avec des antisémites avérés pour favoriser le départ des Juifs vers le Proche-Orient et la création de leur Etat Juif.

Israël n’est pas un « havre de paix » pour les Juifs, il faut le dire avec force : la politique israélienne n’est pas seulement criminelle pour les Palestiniens, elle est aussi suicidaire pour les Juifs. Comment imaginer que les crimes incessants perpétués depuis des décennies seront sans conséquence ? Alors que les Juifs américains ou européens ne subissent aucune forme de discrimination, s’il y a bien un pays où les Juifs sont en insécurité, c’est Israël et il en sera ainsi tant que durera la tentative d’écraser la Palestine. La politique israélienne provoque dans le monde entier un « antiisraélisme » (pour reprendre une formule d’Edgar Morin) parfaitement justifié. Quand la propagande sioniste mélange sciemment et délibérément juif, sioniste et israélien, elle met en péril le « judaïsme » dans sa totalité, laïque ou religieux.

Comment le sionisme a inventé une nouvelle « identité » juive ?

Il n’y a pas de différence fondamentale entre le colon fanatique qui affirme que Dieu a donné cette terre au peuple juif et l’Israélien moyen, élevé avec le complexe de Massada, que l’on a dressé dans « la peur de ne plus avoir peur ». Tous sont le fruit d’une réécriture de l’histoire et d’une identité falsifiée.

Le sionisme n’est pas un nationalisme comme les autres. Il puise ses sources dans le terreau de l’explosion de tous les nationalismes européens, ceux qui propagent l’idée simple et incroyablement dangereuse : 1 peuple= 1 Etat. Il reprend les théories raciales en vigueur à l’époque (les Aryens, les Sémites …) aussi fausses que dangereuses en imaginant qu’il y a une race juive descendante des Hébreux.

Tous les nationalismes ont fabriqué des « histoires politiquement correctes ». L’enseignement en France a inventé des actes fondateurs (le sacre de Clovis, Roland de Roncevaux, le chêne de Saint-Louis, Jeanne d’Arc…) dans le but évident de donner une raison d’être à une certaine conception de la nation. Il n’y a pas si longtemps, on ne pouvait pas avoir son certificat d’études sans connaître toutes les dates des guerres contre l’ennemi héréditaire allemand.

Les sionistes ont été confrontés à la nature même des communautés juives dispersées. Une communauté de destin liée à la situation de minorité religieuse, mais des langues, des cultures et des situations sociales très différentes. Les sionistes ont fait une construction intellectuelle. Pour l’historien Shlomo Sand, ils ont inventé la notion de peuple juif. Cette idée fait débat dans l’Ujfp. Personnellement, elle me paraît pertinente.

Alors que dans l’Europe des années 1900, la croyance religieuse est en très forte diminution, les sionistes (même les non-croyants) reprennent comme vérité historique le récit biblique. S’il y a encore aujourd’hui des discussions de détail dans la communauté des archéologues et des historiens, il est avéré que l’épisode d’Abraham (l’arrivée des Hébreux depuis la Mésopotamie), celui de Moïse (une entrée puis une sortie d’Egypte), celui de Josué (la conquête sanglante de Canaan) et celui du royaume unifié de David et Salomon sont des légendes. À l’époque présumée de Salomon, Jérusalem était un village et les royaumes d’Israël et de Juda ont probablement toujours été des entités distinctes. On se trouve dans une situation ahurissante. Prenons l’exemple du créationnisme. Certes, cette croyance a un pouvoir de nuisance énorme. Ses adeptes parviennent à s’infiltrer un peu partout. Mais scientifiques ou dirigeants conviennent qu’il est impossible ou dangereux de mettre sur le même pied créationnisme et Darwinisme. Prenons l’exemple de l’Iliade et l’Odyssée. Ce texte est magnifique et fondateur, mais tout le monde sait que ce qu’il raconte est très largement légendaire. Dans le cas de la Bible, le texte est pris pour argent comptant. Il est enseigné comme une vérité dans les manuels scolaires. Il sert à justifier le nouveau royaume unifié (l’Etat d’Israël), l’expulsion des Palestiniens sur le mode de la conquête de Josué et la colonisation. Il est à la base du projet sioniste dans toutes ses versions, laïque ou religieuse. Pourtant il est avéré que ce texte est très largement légendaire.

Shlomo Sand va plus loin. Il explique qu’il n’y a pas eu d’exil et qu’il n’y a donc pas de retour. Bref, il met par terre tout ce qui est au centre du projet sioniste. Qu’on accepte ou non la notion de peuple juif, il rappelle une vérité largement connue des historiens : il n’y a pas eu d’exil. L’existence de communautés juives à Babylone, Alexandrie ou Rome est antérieure à la guerre menée par Titus. Ce n’est pas le peuple juif qui est parti avec la conquête romaine, ce sont les élites religieuses. Les Romains n’ont pas chassé les peuples qu’ils occupaient et ils n’avaient pas les moyens de déporter toute une population. C’est la religion qui s’est dispersée.

Pendant des siècles, le judaïsme a été prosélyte et en concurrence avec d’autres religions. Les descendants des Hébreux de l’Antiquité sont donc en grande partie les Palestiniens et les Juifs d’aujourd’hui sont assez largement les descendants de populations converties de l’Empire Romain. Si on peut parler de peuples séfarade, judéo-berbère, yiddish ou falasha (peuples qui étaient souvent en relation entre eux), selon Sand il n’y a pas de peuple juif. Cette construction intellectuelle a été le résultat de la persécution des Juifs d’Europe.

Les sionistes se sont acharnés à présenter la diaspora comme une parenthèse, alors qu’elle est l’essence du judaïsme. Ils se sont acharnés à détruire tout ce qui évoquait la diaspora. Pour créer l’Israélien nouveau, il a fallu tuer le Juif, le cosmopolite, l’universel, le minoritaire luttant pour l’égalité des droits. Il a fallu détruire les langues, les cultures, les mémoires, les histoires et les identités juives. À la place, on a créé un peuple artificiel sans passé, militariste et colonialiste.

Tous les Israéliens, de gauche comme de droite, s’imaginent être les descendants d’une histoire illustre, unique, extraordinaire. Tous s’imaginent avoir survécu à une suite ininterrompue de persécutions, achevée avec le retour du peuple élu en terre promise. Belle histoire, mais c’est tout faux. On a appris aux Israéliens que personne n’aimait les Juifs, que tout le monde voulait les détruire, qu’ils ne pouvaient vivre qu’entre eux et qu’ils devaient tous venir en Israël. On les a élevés dans la peur de l’anéantissement et dans l’ignorance totale de « l’autre », le Palestinien assimilé aux pogromistes. Dans cette histoire-là, il n’y a pas de place pour deux peuples dans la région et la fuite en avant criminelle ne peut que continuer.

Il ne faut pas confondre sionisme et religion. Dans la conception juive religieuse, l’exil est symbolique, il ne suppose à aucun moment un quelconque « retour ». D’ailleurs au cours des siècles, les Juifs ont eu de nombreuses occasions d’émigrer en Palestine et ils ont en général fait d’autres choix. Il y a eu chez les religieux comme chez les laïques une réécriture rendue nécessaire pour justifier le projet sioniste et la colonisation.

Une rupture du « front intérieur » ?

Soutenir le peuple palestinien, c’est bien sûr lutter contre son étouffement (en particulier à Gaza) et son isolement. C’est aller là-bas pour témoigner et apporter une solidarité concrète. C’est populariser la cause palestinienne. C’est aider à renverser le rapport de force politique et militaire. C’est exiger de nos gouvernants et de l’Europe la fin de l’impunité de l’occupant. C’est exiger des sanctions politiques, économiques et culturelles contre Israël (et donc le boycott) tant que durera l’occupation. C’est exiger le désinvestissement, par exemple celui d’Alstom Véolia qui viole le droit international en construisant le tramway entre Jérusalem et la colonie de Pisgat Zeev. C’est affirmer la primauté du droit international et de l’égalité contre toutes les arguties qui visent à justifier l’injustifiable.

Pour l’instant, rien ne bouge. En Israël, la petite minorité anticolonialiste qui avait réussi à enclencher un mouvement de masse contre la première guerre du Liban (1982) n’arrive pas à remuer l’opinion. La société israélienne ne souffre pas des crimes commis en son nom. Certes, le libéralisme a entraîné une explosion de la pauvreté, mais la majorité des citoyens vit avec le train de vie des classes moyennes occidentales. Les Israéliens peuvent savoir sans problème ce que leur armée ou les colons font et ils s’en moquent. C’est le résultat de « l’homme juif nouveau » que les sionistes ont réussi à fabriquer. Les Israéliens se vivent en victimes, pas en bourreaux.

Le terrain de la lutte idéologique contre le sionisme a été en partie déserté et les Palestiniens en subissent les conséquences. On a trop facilement laissé les sionistes parler au nom du judaïsme et utiliser l’antisémitisme et le génocide comme bouclier. La société israélienne vit une forme de névrose ou de psychose collective. Rares sont celles et ceux qui s’attaquent à cette mise en condition de masse.

Parmi ceux qui participent (souvent consciemment) à la propagande israélienne, certains croient faire œuvre de philosémitisme en voulant interdire toute critique d’Israël ou en assimilant antisémitisme et antisionisme (voir Philippe Val, Alain Finkielkraut, BHL …). C’est tout aussi stupide que de croire (pour prendre l’exemple français) que pour soutenir les Pieds Noirs, il fallait soutenir l’OAS. En soutenant une politique criminelle et en laissant ses instigateurs parler au nom du judaïsme, on met en danger tous les Juifs et on fait acte d’antisémitisme.

Pour une paix juste fondée sur l’égalité des droits, il faudra une « rupture du front intérieur » en Israël et dans les « communautés juives organisées » à l’image de la rupture qui a accompagné la chute de l’Apartheid sud-africain quand la direction politique des Blancs a compris que cette rupture était obligatoire pour assurer le maintien sur place de la population blanche comme composante du peuple sud-africain. Pour l’instant on est loin d’un dépassement du sionisme ou d’une rupture, mais rien n’interdit une modification brutale du contexte.

Pierre Stambul
9 novembre 2008
Pourquoi la paix au Proche-orient est-elle si difficile ?
Le sionisme est-il un obstacle à une paix juste ?
Intervention de Pierre Stambul, membre du Bureau National de l’UJFP à Rochefort Samson (Drôme) le 9 novembre 2008.
Publié par UJPF.