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Révolutions arabes – Question palestinienne

L’évènementialité révolutionnaire et insurrectionnelle ouverte dans le monde arabe depuis le mois de janvier 2011 a bien eu sa part de « nouveau » : analystes et chercheurs se sont ainsi attachés à en déceler, pour l’essentiel, les manifestations dans l’appropriation radicale du paradigme démocratique par les insurgés égyptiens, libyens ou tunisiens, dans l’utilisation de nouveaux moyens informatiques globalisés, dans l’absence -tout du moins dans un premier temps- d’idéologies fondatrices, si ce n’est de leaderships dument constitués, au sein des soulèvements en question. Ces processus révolutionnaires auraient même pu, dans leur nouveauté radicale, tracer des points de rupture fondamentaux avec ce qui, tout au long du vingtième siècle, eut justement pu s’attacher au concept même de « révolution » dans le monde arabe. Parmi ces éléments : le caractère tiers-mondiste qui lui fut souvent lié, l’attachement à la question palestinienne, et enfin la dimension chiliastique et révolutionnaire propre aux bouleversements révolutionnaires tels qu’on se les imaginait alors. Et pourtant, cette rupture semble encore relative : c’est plutôt une singulière dialectique irrésolue qui semble aussi se dessiner entre ces différents éléments, où le passé semble encore servir parfois de point de référence, se réactualisant ainsi, face à un « nouveau » dont les contours et les césures qu’il trace sont patiemment en train de s’esquisser.

Nicolas Dot-Pouillard, Les révolutions arabes entre césures et remembrances, L’Année du MaghrebTélécharger l’article.

Lire aussi :
• 21/12/2011, Nicolas Dot-Pouillard, Les mondes arabes et la question palestinienne, CNRS.
• 11/01/2012, Nicolas Dot-Pouillard, « Résistance » et/ou « révolution » : un dilemme libanais face à la crise syrienne, CNRS.
• 29/05/2012, Nicolas Dot-Pouillard, La Tunisie et ses Palestine, CNRS.
• 01/08/2012, Nicolas Dot-Pouillard, Face à la crise syrienne : des gauches arabes divisées, CNRS.
• 15/10/2012, Eric Gobe, Tunisie an I : les chantiers de la transition, CNRS.
Dossier documentaire Résistance à la colonisation de la Palestine, Monde en Question.

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L'effarement d'Israël

C’est ce qui s’appelle un état de sidération. Depuis les débuts tunisiens de ce printemps arabe et depuis, surtout, que le président égyptien avec lequel ils entretenaient des liens tellement étroits est apparu menacé, les Israéliens semblent frappés de paralysie intellectuelle, plongés qu’ils sont dans un mutisme effaré rompu seulement par de rares et incohérentes déclarations.

Hormis quelques personnalités intellectuelles et Shimon Pérès, prix Nobel de la paix et chef de l’Etat sans pouvoir, qui ont applaudi ce vent de liberté, c’est le silence radio à Jérusalem, comme si ni la gauche, ni le centre, ni la droite au pouvoir ne savaient que penser et, de fait, ils ne le savent pas. On aurait pu imaginer que la gauche profite de ce printemps pour se remobiliser et sommer la coalition gouvernementale de tendre la main aux manifestants arabes mais cette gauche éclatée n’a plus de troupes depuis que l’impasse du processus de paix a découragé et dispersé le camp de la paix israélien. Autrefois si militante et ardemment pacifiste, la jeunesse israélienne s’est réfugiée dans l’individualisme et ne croit plus qu’au plaisir et à la réussite individuelle quand elle n’émigre pas purement et simplement.

Le centre alors, plus fort et premier des partis en nombre de députés, aurait pu presser Benjamin Netanyahu de relancer les négociations avec les Palestiniens mais on ne l’entend pas car il est bien conscient que, dans un paysage régional aussi bouleversé, il ne peut pas seulement s’agir de faire miaintenant ce qu’il aurait souhaité qu’il soit fait plus tôt. Le centre se tait parce que, sans certitude que l’Egypte, la Jordanie, l’Arabie saoudite et les pays du Golfe puissent garantir, demain, la coexistence pacifique d’Israël et d’un Etat palestinien, il en vient à considérer que la paix est devenue plus risquée qu’hier.

Quant à la droite, elle est partagée entre ceux qui n’ont jamais voulu de la paix et en voudraient moins que jamais dans ce nouveau contexte et ceux -dont le Premier ministre- qui commencent à mesurer que l’isolement diplomatique d’Israël a toutes chances d’être accru par ce changement de donne régional.

Les faits sont là. Considérant que le statu-quo arabe n’est plus tenable, les Américains ont très vite joué la carte du changement et continuent de le faire. Avec un temps de retard et beaucoup plus d’inquiétude, les Européens se rallient à cette position. L’un dans l’autre, le souci prioritaire des Occidentaux est désormais de consolider leurs positions dans des mondes musulmans en transition vers la démocratie. Ils seront d’autant moins disposés, Américains compris, à laisser leur solidarité avec Israël compromettre les chances qui s’offrent à eux au sud et à l’est de la Méditerranée que l’actuel gouvernement israélien a refusé, depuis deux ans, d’entendre leurs appels au compromis et que l’image internationale d’Israël s’est considérablement dégradée.

Israël doit aujourd’hui repenser toute sa diplomatie car, maintenant que l’islamisme fait moins peur et que l’état de droit et la démocratie vont lentement, très lentement mais tout de même progresser dans la région, il ne pourra plus aussi allégrement ignorer le droit international qu’auparavant. Israël doit accompagner le printemps arabe et vite, très vite, trouver les moyens et la manière de le faire.

Géopolitique

Écouter aussi : Israël face aux révolutions arabes, Du Grain à moudre.

Selon une analyse du célèbre éditorialiste de gauche Gideon Lévy, la révolution Egyptienne est une bonne nouvelle pour le monde entier et aussi pour Israël. Mais ce n’est pas, de loin, ce que semblent penser ses compatriotes, et son gouvernement, qui craignent que la nouvelle donne nuise aux intérêt de leur pays car la « rue arabe » est solidaire du peuple palestinien et hostile à Israël. Et puis quel le rôle seront appelés à jouer les mouvements d’opposition islamistes dans les transitions politiques à l’œuvre ?

Lire aussi :
Chronique Colonisation de la Palestine 2011, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Palestine/Israël, Monde en Question.
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Dossier Guide des ressources documentaires, Monde en Question.

Les impasses de Wallerstein

Immanuel Wallerstein est admiré comme un sociologue proche du mouvement altermondialiste. Ses analyses ne sont pourtant pas toujours à la hauteur de sa réputation, à propos de la Chine (nous y reviendrons) ou de qu’on nomme le monde arabe. Son dernier commentaire, traduit en français, révèle des failles [1].

La première faille de Wallerstein concerne l’impasse du colonialisme :

La Révolte arabe de 1916 avait été conduite par Chérif Hussein ibn Ali pour arracher l’indépendance arabe à l’empire ottoman. Les Ottomans furent évincés. Cette grande révolte avait, toutefois, été cooptée par les Britanniques et les Français. Après 1945, les différents États arabes devinrent progressivement membres indépendants des Nations unies. Mais dans la plupart des cas, ces indépendances furent cooptées par les États-Unis, ceux-ci étant devenus les successeurs de la Grande-Bretagne comme puissance tutélaire extérieure, tandis que la France continuait de jouer un rôle seulement au Maghreb et au Liban.

Wallerstein ne précise pas que les puissances impérialistes britannique et française se sont partagées les dépouilles de l’empire ottoman en occupant les territoires arabes (Syrie, Palestine, Liban, Irak, Arabie) avec la complicité de la Société des Nations. La France s’était emparée de l’Algérie en 1830 et de la Tunisie en 1881 et la Grande-Bretagne de l’Egypte en 1882.

La deuxième faille de Wallerstein concerne l’impasse de l’État d’Israël dans son décompte des gagnants et des perdants :

Mais qu’en est-il des puissances extérieures, lourdement impliquées dans des tentatives visant à contrôler la situation ? Le principal acteur extérieur sont les États-Unis. Un deuxième est l’Iran. Tous les autres (la Turquie, la France, la Grande-Bretagne, la Russie, la Chine) sont moins importants mais néanmoins significatifs.

Wallerstein oublie de mentionner que l’État d’Israël a peur du changement en cours au Moyen Orient car il redoute que la vague de soulèvements populaires dans la région puissent inspirer les Palestiniens qui vivent sous l’occupation depuis plus de 40 ans. [2]. C’est pourquoi le gouvernement israélien a soutenu Hosni Moubarak comme il avait soutenu le régime de l’Apartheid en Afrique du Sud… jusqu’à la dernière seconde.

La troisième faille de Wallerstein concerne sa référence convenue aux « peuples arabes » :

Et bien entendu, les plus grands gagnants de la deuxième Révolte arabe seront, avec le temps, les peuples arabes.

Wallerstein, obnubilé par le jeu géopolitique des puissances régionales et mondiales au Moyen Orient, oublie de rappeler que, s’ils font les révolutions, les peuples restent exclus du pouvoir [3].

28/02/2011
Serge LEFORT
Citoyen du Monde

Lire aussi : Dossier documentaire & Bibliographie Immanuel WALLERSTEIN, Monde en Question.


[1] Immanuel WALLERSTEIN, La deuxième Révolte arabe : gagnants et perdants, Fernand Braudel Center, 01/02/2011.
[2] Lire aussi :
• Revue de presse Egypte, Monde en Question, 07/02/2011.
• Serge LEFORT, Le changement dans la continuité en Egypte, Monde en Question, 12/02/2011.
[3] Lire aussi :
• Serge LEFORT, Le spectre d’une révolution sociale, Monde en Question, 07/02/2011.
• Les révolutions ne garantissent pas la démocratie, Reuters-Yahoo! Actualités, 13/02/2011.

Le spectre d'une révolution sociale

Les médias dominants semblent découvrir ce que tout le monde sait à savoir que non seulement la Côte d’Ivoire, la Tunisie et l’Egypte, mais tous les gouvernements d’Afrique, du Maghreb et du Moyen-Orient sont des dictatures plus ou moins féroces. Cela n’empêche pas les puissances occidentales (États-Unis et Europe) d’entretenir d’excellentes relations diplomatiques, commerciales et militaires avec « ses » dictateurs. Chaque pays a ses protégés car, comme l’a dit Roosevelt à propos de Somoza, C’est un fils de pute, mais c’est notre fils de pute [1].

Un jour ou l’autre, l’allié devient encombrant, trop encombrant. Ce fut le cas de Saddam Hussein en Irak. Devenu persona non grata du fait de ses ambitions pétrolières qui remettaient en cause les intérêts des compagnies occidentales, une coalition menée par les États-Unis chassa le dictateur, s’empara du pays puis l’abandonna au chaos des rivalités sociales instrumentalisées par des divisions ethniques et religieuses.

Zine Ben Ali en Tunisie et bientôt Hosni Moubarak en Egypte sont lâchés par les puissances occidentales après avoir été chassé du pouvoir par leur peuple. Ils sont lâchés à regret car ce scénario ne convient pas du tout aux puissances occidentales, même si elles font semblants de s’y rallier en agitant le drapeau de la « démocratie » pour mieux étouffer la contestation sociale beaucoup plus dangereuse : « donnons-leur le hochet de la démocratie pour éviter une révolution sociale ! »

Israël s’accroche encore à « son fils de pute » :

• « Les Américains et les Européens s’efforcent de complaire à l’opinion publique et oublient leurs véritables intérêts. Même s’ils ont vraiment quelque chose à reprocher à Moubarak, ils doivent néanmoins montrer à leurs amis dans la région que ces derniers ne seront pas abandonnés », indique le Ha’aretz, citant un haut fonctionnaire israélien qui a requis l’anonymat.
RIA Novosti du 31/01/2011

• Fouad Ben Eliezer (Parti travailliste) ne comprend pas ce qui est arrivé, et sur toutes les stations de radio il étale son embarras. Qu’est-il arrivé à son ami Hosni Moubarak ? Pourquoi n’a-t-il pas donné l’ordre aux militaires de tirer sur les masses et ainsi de mettre fin aux « émeutes » ?, tels sont ses propres mots.
Alternative Information CenterCCIPPP, 30/01/2011

Les puissances occidentales craignent un embrasement du Moyen-Orient :

• Pour résumer, le « Vendredi de la colère » au Caire a été une révolte, mais ne s’est pas transformé en une révolution. Ce qui est une bonne chose pour l’Egypte, le plus grand pays et le leader de facto du monde arabe. Et pas seulement pour ce dernier.
Car si l’Egypte s’effondrait d’un jour à l’autre (et il n’y pas de successeur fiable de Moubarak), « l’onde de choc » serait semblable à celle qui s’est propagée en Europe à partir de 1989, après l’effondrement du « camp socialiste. » Avec pour seule différence la quantité bien plus importante de « poudre » au Proche-Orient. Les « dominos » n’y tomberaient pas avec le bruit habituel, mais avec des explosions et des coups de feu.
RIA Novosti du 31/01/2011

• Chaque jour, Barack Obama a des entretiens avec les militaires, les experts du renseignement, les hommes d’affaires, des conversations téléphoniques avec les généraux de l’armée égyptienne et des négociations avec l’opposition égyptienne. A terme, on n’exclut pas des discussions politiques avec les Frères musulmans, le plus grand groupe islamiste radical d’Egypte. L’administration américaine a déjà suggéré dans la presse que les Frères musulmans égyptiens n’avaient rien à voir avec Al-Qaïda, et qu’on pouvait traiter avec eux.
RIA Novosti du 03/02/2011

Quant au peuple égyptien, malgré tout son courage pour défier les forces de répression, il sera certainement dépossédé des fruits de sa révolte et de ses aspirations à une révolution sociale par une mafia qui parlera au nom du peuple, mais qui est prête à composer avec l’armée et les intérêts de tous ceux qui ont profité des trente ans de la dictature de Hosni Moubarak. Dans le meilleur des cas, le pire étant l’écrasement de la révolte dans le sang, l’Egypte va vers une solution négociée « à la mexicaine » entre l’armée, les principaux partis ou groupes d’opposition et les organisations syndicales bureaucratisées en accord avec les intérêts des États-Unis au Moyen-Orient [2].

05/02/2011
Serge LEFORT
Citoyen du Monde


[1] Cité par Mitchell A. SELIGSON, The Journal of Politics , vol. 64, nº 2, mai 2002, pp. 408-433.
• José FORT, Anastasio Somoza : la fin du fils d’un « fils de pute », Le Grand Soir, 19/08/2009.
• Bernard LANGLOIS, Tunisie, Egypte : Washington lâche … ses « fils de pute » !, Politis, 29/01/2011.
[2] Références :
• Sarah BEN NÉFISSA, Égypte : nouvelles dimensions des protestations sociales, Centre Tricontinental, 15/12/2010.
• Johannes STERN, L’opposition égyptienne met en garde contre une « explosion des masses », WSWS, 24/01/2011.