Palestine en Question

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La mauvaise conscience d'Israël

LEIBOWITZ Yeshayahou, La mauvaise conscience d’Israël – Entretiens avec Joseph Algazy, Le Monde, 1994 [Texte en ligne].

Chapitre 7 Essence et naissance de l’État d’Israël

J.A. — Quelle est, d’après vous, l’essence de l’État d’Israël ?
Y. L. — L’État d’Israël est le cadre constitutif de l’indépendance nationale et politique que le peuple juif avait perdue il y a deux mille ans.
C’est également la définition que je donne du sionisme. Mais j’ajoute aussitôt que la création de l’État d’Israël n’a pas résolu le problème du peuple juif, ni la crise d’identité dont il souffre…

— …Ni le problème de sa sécurité ?
— Jamais le peuple juif n’avait bénéficié, dans le monde, d’autant de sécurité qu’aujourd’hui. Le seul pays au monde dans lequel les Juifs sont en danger, c’est… l’État d’Israël.

— Pourquoi l’État d’Israël n’inclurait-il pas aussi la Cisjordanie, tout Jérusalem ?
— Parce qu’alors il cesserait d’être l’État du peuple juif, pour devenir un État de Juifs et d’Arabes. Avec les Territoires, l’État d’Israël n’est pas l’État du peuple juif : il comprendrait deux millions et demi d’hommes qui ne sont pas juifs (y compris les 800 000 citoyens arabes d’Israël). En soi, je ne trouve évidemment rien de mal à ce que des non-Juifs vivent en Israël.
Ce qui est mauvais, c’est que l’État d’Israël occupe ces territoires contre le gré de ces deux millions et demi de personnes, qu’il prive de droits civiques, de droits politiques.
Si bien que l’État d’Israël aujourd’hui n’est pas l’État du peuple juif, mais l’appareil d’un pouvoir violent sur un autre peuple. Moi, au contraire, je veux que l’État d’Israël soit uniquement l’État du peuple juif. Le « Grand Israël » ne peut pas être l’État du peuple juif. Disant cela, je ne me réfère pas à un quelconque postulat moral : j’établis un fait.

Chapitre 10 Le piège de l’occupation (1967-1993)

« Placer un million et demi d’Arabes sous l’autorité juive, c’est ébranler l’essence humaine et juive de l’État [d’Israël] et détruire la structure sociale que nous avons établie ; c’est couper l’État [d’Israël]du peuple juif dans le monde comme de la continuité de l’histoire et de la tradition juives, c’est anéantir le peuple juif et pervertir l’homme israélien. »
« Eretz Israël hashlema [le « Grand Israël »] n’est qu’un monstre catastrophique. Tout autre expédient – annexion, protectorat ou fédération – ne sera que de sales trucs colonialistes. Dans ce « Grand Israël », il n’y aura ni ouvrier juif ni paysan juif. Les Arabes formeront le peuple travailleur et nous deviendrons le peuple des managers, des inspecteurs, des fonctionnaires et des gendarmes, et en particulier des barbouzes. Dans ce monstre baptisé « Grand Israël », l’organisme le plus important et le plus structurant sera le Shin Beit [les services israéliens de renseignements]. Il y a quelques années, le mot d’ordre le plus répandu en Israël était : « Les meilleurs pour l’aviation ! » Dans l’avenir, on dira : « Les meilleurs pour le Shin Beit ! »»
« Quand je dis « les meilleurs pour le Shin Beit », ce n’est pas de la démagogie. Les autorités auront vraiment besoin pour les services secrets des hommes les meilleurs, les plus qualifiés. Et cela influera inévitablement sur l’atmosphère spirituelle de l’État et de la société. Cela empoisonnera l’éducation, cela nuira à la liberté de pensée et de critique dans la population juive. Pour les Arabes, on installera des camps de concentration, on dressera des potences. Un tel État ne méritera pas d’exister, mieux vaudrait ne pas le laisser naître. »

— Durant l’invasion du Liban, en juin 1982, pour la première fois, je crois, aucune justification d’ordre religieux ne fut avancée. L’establishment israélien s’est fondé sur la conscience de la force, de la supériorité d’Israël.
— Justement. L’invasion du Liban a été [en français] une folie criminelle. Reste à savoir ce qui, de la folie ou du crime, était dominant. L’establishment israélien voulait notamment installer au Liban un protectorat dirigé par un Quisling, comme celui que Hitler avait mis en place en Norvège. Mais l’invasion du Liban a échoué, et Israël occupe toujours une partie du territoire libanais, dite « zone tampon », où il entretient une milice composée de mercenaires, la prétendue « armée du Liban-Sud ».
L’invasion du Liban en 1982, je le répète, c’était [en français] une folie criminelle. N’oubliez pas que l’année précédente avait été une année de calme pour le nord d’Israël. Pas un seul missile Katioucha n’était tombé sur notre territoire. Aucun terroriste ne s’était infiltré. On n’avait pas relevé d’acte de sabotage. Pas un habitant du nord d’Israël n’avait dû se réfugier dans les abris. C’est nous qui avons rompu le calme, et cassé l’accord officieux intervenu entre Israël, l’OLP et les alliés libanais des uns et des autres. C’est nous qui avons envahi le Liban pour liquider l’OLP et installer un « nouvel ordre » au pays du Cèdre.

— Admettons qu’Israël, tout en refusant de se retirer des territoires occupés, accepte d’accorder aux habitants palestiniens des droits politiques et civiques, est-ce que…
— (Haussant le ton.) Non ! Octroyer des droits politiques et civiques aux Palestiniens des territoires occupés, cela voudrait dire que 40 % de la population de l’État d’Israël seraient désormais arabes.

— Vous parliez à l’instant de catastrophe. Qu’entendez-vous par là ? La guerre ?
— D’une part, effectivement, il y a le risque d’une guerre continue avec les Arabes. Mais également, d’autre part, le risque que l’État d’Israël devienne un État fasciste. L’État d’Israël n’est pas encore fasciste, mais il en a pris le chemin. Quand je parle d’un danger fasciste, j’inclus l’installation de camps de concentration pour des Juifs.

— Pour quels Juifs ?
— Des Juifs comme moi, comme vous.

— Vous pensez vraiment qu’en Israël quelqu’un oserait faire une chose pareille ?
— Non seulement ils oseront le faire, mais ils le feront ! Si la situation actuelle empire. Ce sera indispensable pour sauvegarder ce pouvoir. Nous mènerons, je vous l’ai dit, une guerre [en français] à outrance avec l’ensemble du monde arabe, du Maroc à l’ouest jusqu’au Koweït à l’est. Dans cette situation, le reste du monde manifestera sa sympathie aux Arabes. Israël se ruinera du dedans et du dehors. La seule alternative, c’est le partage de la terre entre les deux peuples qui y vivent.

— Permettez-moi d’insister : comment Israël se transformerait-il en un État fasciste ?
— Je vous ai dit que nous en avions pris le chemin.

— Comment ? Vous parlez librement, moi aussi, et d’autres comme nous disent ce qu’ils veulent. Aucun d’entre nous n’a été arrêté.
— Je n’ai pas dit que nous étions un État fasciste, mais que nous en avions pris le chemin.

— Quand et comment se produira le tournant ?
— Nous avons déjà des camps de concentration dans lesquels sont internés plus de dix mille personnes.

— Oui, mais ces prisonniers-là sont des Arabes, des Palestiniens.
— C’est vrai. Mais notre tour viendra.

— Que doit-il se passer pour que nous, des Juifs, nous soyons aussi internés ?
— Pour maintenir sa domination sur les territoires occupés, le pouvoir sera un jour amené à réprimer l’opposition intérieure à cette politique.

— Vous voulez dire l’opposition juive ?
— Oui.

Chapitre 13 Regards sur le siècle

— L’État d’Israël n’admet ni ne nie disposer de la bombe atomique.
— Qu’est-ce que ça veut dire, n’admettre ni ne nier ? C’est
un peu comme — j’en ai déjà parlé, mais c’est essentiel – quand l’État d’Israël est le seul État occidental à autoriser légalement, au cours des interrogatoires de suspects, la pratique de la torture pour arracher des informations ou des aveux. Interdite légalement dans plusieurs pays d’Europe avant même la Révolution française, la torture reste autorisée légalement chez nous ! Israël compte aujourd’hui parmi les États les plus barbares au monde : torturer, c’est un acte de barbarie primitive. Et tout cela sous couvert d’intérêt national !

— La même logique nationale permet de présenter la possession de la bombe atomique comme une sorte de police d’assurance.
— L’arme atomique n’est pas une police d’assurance, mais un instrument de menace. Mais il est clair que ce sont des menaces en l’air : Israël ne pourra pas utiliser l’arme nucléaire. Car, s’il le faisait, il s’anéantirait lui-même.

— Ce que vous dites là, les autorités israéliennes ne le savent-elles pas ?
— N’oubliez pas Voltaire. L’histoire est un ramas de crimes, mais aussi de folies.

— Voulez-vous dire que les dirigeants de l’État d’Israël sont fous ? Criminels ?
— (D’un ton catégorique.)Oui.

— Nous ne parlons pas de tel ou tel dirigeant, mais de tout un pouvoir.
— Je le sais. Et je répète : ce pouvoir est criminel. Absolument. Quand un organisme judiciaire autorise la pratique de la torture durant les interrogatoires, je ne peux que parler de crime. D’un énorme crime.

Chapitre 14 L’imbroglio moyen-oriental

J. A. — Alors que nous nous entretenons, Israël est à nouveau confronté au terrorisme. A Jérusalem, à Tel Aviv et ailleurs, des Palestiniens ont poignardé des passants. Et ce, malgré le processus de négociations israélo-arabes et israélo-palestiniennes.
Y. L. – Cela ne m’étonne pas. A partir du moment où nous dominons les Palestiniens par la violence, ils réagissent. C’est tout. Quant aux négociations, depuis un an, elles n’ont pas progressé d’un pouce ; en fait, elles sont en panne. Tant que l’occupation se perpétuera, nous serons confrontés à des actes de violence en tout genre, et notamment à des actes terroristes. Il en fut de même en Algérie jusqu’à l’indépendance. Ce matin [le 24 novembre 1992 – J.A.], la presse rapporte que nous avons tué un garçon de douze ans dans les territoires occupés : les deux phénomènes, les passants poignardés à Tel Aviv et les gosses tués par des balles à Ramallah sont inséparables et [en français]inévitables.

— Revenons à la guerre du Golfe. On dit qu’elle a empêché Saddam Hussein d’accéder aux armes de destruction massive, ou au moins retardé cet accès.
— J’ignore – et vous aussi – si Saddam Hussein possédait de telles armes…

— …Plusieurs délégations d’enquête de l’ONU ont conclu que l’Irak n’était pas loin d’accéder à ces armes.
— L’Irak dispose des mêmes armes que les autres. Mais l’unique pays qui, au Moyen-Orient, menace aujourd’hui d’utiliser l’arme atomique, c’est Israël.

Le professeur Yechayahou Leibovitz est décédé le 18 août 1994.

Lire aussi :
Chronique Colonisation de la Palestine 2010, Monde en Question.
Dossier documentaire & Bibliographie Sionisme, Monde en Question.

2 réponses à “La mauvaise conscience d'Israël

  1. B 05/08/2010 à 15:07

    Heu… « le seul Etat au monde où les Juifs ne sont pas en sécurité », ce n’est pas Israël… L’insécurité est totale dans les pays musulmans et il est impossible de se balader avec une calotte dans la rue en Occident… Même si c’est vrai que la situation est l’une des meilleures depuis 2000 ans, il n’en reste pas moins quelle se déteriore et que les Juifs ne se sentent pas plus en sécurité en diaspora qu’en Israël.

  2. Pingback: De l’indignation… « Into Oblivion

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