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Le danger Lieberman

L’État d’Israël est-il en train d’aborder une crise existentielle – morale, politique, économique – qui pourrait en faire une nation en danger ? Lieberman peut-il, lui ou quelqu’un susceptible de prendre sa place, se révéler comme une personnalité diabolique telle qu’Hitler, ou au moins Mussolini ?

PEUT-ÊTRE Avigdor Lieberman ne représente-t-il qu’un épisode passager dans les annales de l’État d’Israël. Peut-être le feu qu’il s’efforce d’allumer va-t-il vaciller un court instant et disparaître de lui-même. Ou peut-être l’enquête de police sur la grave affaire de corruption dont il est suspecté va-t-elle entraîner son retrait de la scène publique.

Mais le contraire est aussi possible. La semaine passée, il a promis à ses acolytes que les prochaines élections le porteraient au pouvoir.

Peut-être Lieberman va-t-il apparaître comme un « Israbluff » (expression qu’il aime lui-même employer) et se révéler, derrière la façade épouvantable, n’être rien de plus qu’un banal imposteur.

Peut-être ce Lieberman va-t-il même disparaître pour laisser la place à un autre Lieberman, en pire.

Quoi qu’il en soit, nous devons affronter franchement le phénomène qu’il manifeste. Si l’on considère que ses déclarations ont une tonalité fasciste, on doit se demander : y a-t-il une possibilité qu’un régime fasciste vienne au pouvoir en Israël ?

LE PREMIER sentiment instinctif est un NON retentissant. En Israël ? Dans l’État juif ? Après l’Holocauste que le fascisme nazi nous a fait subir ? Quelqu’un peut-il même imaginer que des Israéliens puissent devenir quelque chose comme les nazis ?

Lorsque Yeshayahu Leibovitz forgea, il y a de nombreuses années, l’expression « judéo-nazis », ce fut une explosion dans tout le pays. Même beaucoup de ses admirateurs estimèrent que cette fois le turbulent professeur avait passé les bornes.

Mais les slogans de Lieberman le justifient pleinement a posteriori.

Certains négligeraient la performance de Lieberman aux récentes élections. Après tout, son parti « Israël notre maison » n’est pas le premier à faire une apparition soudaine pour obtenir un score impressionnant de 15 sièges. C’est exactement le nombre de sièges remportés par le parti Dash du général Yigael Yadin en 1977 et le parti Shinoui de Tommy Lapid en 2003 – et tous deux ont disparu peu de temps après sans laisser de trace.

Mais les électeurs de Lieberman ne sont pas comme ceux de Yadin et Lapid qui étaient des citoyens ordinaires excédés par quelques aspects particuliers de la vie israélienne. Beaucoup de ses électeurs sont des immigrants de l’ancienne Union soviétique qui considèrent leur « Ivett », un immigrant de l’ex Moldavie soviétique, comme un représentant de leur « secteur ». Bien que beaucoup d’entre eux aient apporté de leur précédente patrie une vision du monde de droite, anti démocratique et même raciste, ils ne représentent pas en eux-mêmes un danger pour la démocratie israélienne.

Mais la force complémentaire qui a fait du parti de Lieberman la troisième composante en importance de la nouvelle Knesset est constituée d’une autre sorte d’électeurs : des jeunes gens nés en Israël, dont beaucoup ont pris part à la guerre de Gaza. Ils ont voté pour lui parce qu’ils estimaient qu’il expulserait les citoyens arabes d’Israël et qu’il chasserait les Palestiniens de l’ensemble du pays historique.

Il ne s’agit pas là de gens en marge de la société, fanatiques ou défavorisés, mais de jeunes gens ordinaires qui ont terminé leurs études secondaires et effectué leur service militaire, qui dansent dans les discothèques et qui ont l’intention de fonder une famille. Si des personnes comme celles-là votent massivement pour un raciste déclaré avec une forte odeur de fascisme, il n’est pas possible d’ignorer le phénomène.

Il Y A QUINZE ANS, j’ai écrit un livre intitulé « La Svastika » dans lequel je décrivais la façon dont les Nazis avaient pris le pouvoir en Allemagne. J’étais aidé par mes souvenirs d’enfance. J’avais 9 ans quand les Nazis sont arrivés au pouvoir. J’ai été témoin de l’agonie de la démocratie allemande et des premiers pas du nouveau régime avant que mes parents, dans leur infinie sagesse, ne décident de fuir et de s’installer en Palestine.

J’ai écrit le livre à la veille du jugement d’Adolf Eichmann, après avoir pris conscience que la jeune génération en Israël savait beaucoup de choses concernant l’Holocauste, mais presque rien sur les gens qui en étaient à l’origine. Ce qui me préoccupait plus que toute autre chose, c’était la question : comment un parti aussi monstrueux a-t-il pu accéder au pouvoir par des voies démocratiques dans l’un des pays les plus civilisés du monde ?

Le dernier chapitre de mon livre avait pour titre « Cela peut arriver ici ». C’était une paraphrase du titre d’un livre de l’écrivain américain Sinclair Lewis, « Cela ne peut pas arriver ici », dans lequel il décrivait avec précision comment cela pourrait arriver aux États-Unis.

Je faisais valoir dans le livre que le nazisme n’était pas une maladie particulièrement allemande, que dans certaines circonstances, n’importe quel pays du monde pouvait être infecté par le virus – y compris notre État. Pour éviter ce danger, il fallait comprendre les causes sous-jacentes au développement de la maladie.

À ceux qui disent que je suis « obsédé » par cette question, que je vois la menace de ce danger dans tous les coins, je réponds : ce n’est pas vrai. Pendant des années, j’ai évité de m’exprimer à ce sujet. Mais c’est vrai que j’ai dans la tête une petite lampe rouge qui s’allume lorsque je pressens le danger.

Cette lampe s’est maintenant mise à clignoter.

QU’EST-CE QUI A FAIT le mal nazi se déclarer dans le passé ? Pourquoi s’est-il déclaré à un certain moment et pas à un autre ? Pourquoi en Allemagne et pas dans un autre pays souffrant de problèmes semblables ?

La réponse est que le fascisme est un phénomène particulier, différent de tout autre. Ce n’est pas une « extrême droite », un prolongement de positions « nationalistes » ou « conservatrices ». Le fascisme est à l’opposé du conservatisme à bien des égards, même s’il lui arrive de se présenter sous un déguisement conservateur. Il ne s’agit pas non plus de la radicalisation d’un nationalisme normal, ordinaire, qui existe dans chaque nation.

Le fascisme est un phénomène unique qui a des caractéristiques uniques : l’idée d’être une « nation supérieure », la négation de l’humanité d’autres nations et de minorités nationales, un culte du chef, un culte de la violence, le mépris pour la démocratie, une adoration de la guerre, le mépris de la morale commune. Toutes ces caractéristiques réunies créent le phénomène auquel il n’existe aucune définition scientifique reconnue.

Comment cela est-il arrivé ?

Des centaines de livres ont été écrits sur le sujet, des dizaines de théories ont été proposées dont aucune n’est satisfaisante. En toute humilité, je propose une théorie personnelle, sans prétendre qu’elle soit plus valable que l’une quelconque des autres.

Dans ma façon de voir les choses, une révolution fasciste éclate lorsqu’une personnalité très particulière rencontre une situation nationale très particulière.

SUR LA personnalité d’Adolf Hitler aussi, des livres innombrables ont été écrits. Chaque phase de sa vie a été examinée au microscope, chacune de ses actions a fait l’objet de discussions interminables. Il n’y a pas de secrets concernant Hitler, et pourtant Hitler est resté une énigme.

L’une de ses caractéristiques les plus évidentes était son antisémitisme pathologique, qui allait très loin au-delà de toute logique. Cela lui est resté jusqu’à la toute dernière heure de sa vie, lorsqu’il a dicté son testament avant de se suicider. Aux moments les plus désespérés de sa guerre, alors que ses soldats au front réclamaient avec insistance des renforts et des approvisionnements, de précieux trains leur étaient soustraits pour transporter des Juifs vers les camps de la mort. Alors que la Wehrmacht souffrait d’un manque cruel d’à peu près tout, des travailleurs juifs étaient soustraits d’usines essentielles pour être envoyés à leur mort.

On a suggéré de nombreuses explications à cet antisémitisme pathologique et toutes ont été rejetées. Hitler a-t-il voulu se venger d’un Juif soupçonné d’être son vrai grand-père ? Haïssait-il le médecin juif qui soignait sa mère adorée avant sa mort ? Était-ce une punition pour le directeur juif de l’école d’art qui n’a pas su reconnaître son génie ? Haïssait-il les pauvres Juifs qui ont croisé sa route quand il était à la rue à Vienne ? Toutes ces questions ont été examinées sans qu’on leur trouve de fondement. L’énigme demeure.

Cela est vrai aussi de ses conceptions personnelles et de ses caractéristiques. Comment a-t-il acquis le pouvoir d’hypnotiser les masses ? Qu’avait-il pour conduire tant de gens de toutes conditions de vie à s’identifier à lui ? D’où lui est venu son appétit débridé de pouvoir ?

Nous ne le savons pas. Il n’existe pas d’explication totalement satisfaisante. Nous savons seulement que, parmi les millions d’Allemands et d’Autrichiens qui vivaient à cette époque et parmi les milliers de ceux qui ont grandi dans des conditions semblables, il n’y a eu (à notre connaissance) qu’un seul Hitler, une personne unique. Pour emprunter un terme à la biologie : il a représenté une mutation unique.

Mais ce Hitler unique ne serait pas devenu une figure historique s’il n’avait pas rencontré l’Allemagne dans des circonstances uniques.

L’ALLEMAGNE, à la fin de la République de Weimar a été aussi le sujet de nombreux livres. Qu’est-ce qui a conduit le peuple allemand à adopter le nazisme ? Des causes historiques trouvant leur origine dans la terrible catastrophe de la Guerre de Trente Ans ou même des événements antérieurs ? Le sentiment d’humiliation après la défaite de la première guerre mondiale ? La colère des vainqueurs qui ont fait mordre la poussière à l’Allemagne et lui ont imposé des indemnités énormes ? La terrible inflation de 1923 qui a réduit à rien les économies de classes sociales entières ? La Grande Dépression de 1929 qui a jeté à la rue des millions d’Allemands respectables et laborieux ?

Cette question non plus n’a pas trouvé de réponse satisfaisante. D’autres peuples aussi ont été humiliés. D’autres peuples ont fait l’expérience de guerres perdues. La Grande Dépression a frappé des dizaines de pays. Aux États-Unis et au Royaume- Uni, des millions de gens ont été licenciés. Pourquoi le fascisme ne s’est-il pas emparé du pouvoir dans ces pays (à l’exception de l’Italie, naturellement) ? À mon avis, l’étincelle fatale a jailli à un moment fatidique où un peuple prêt pour le fascisme a rencontré l’homme présentant les caractéristiques d’un chef fasciste. Que serait-il arrivé si Adolf Hitler avait trouvé la mort dans un accident de la route à l’automne de 1932 ? Peut-être un autre chef nazi serait-il arrivé au pouvoir – mais l’Holocauste ne se serait pas produit ni, probablement, la Seconde guerre mondiale. Ses remplaçants vraisemblables – Gregor Strasser, qui était le N° 2, ou Herman Goering, l’as de l’aviation accroc à la morphine – étaient certes des nazis, mais ils n’étaient ni l’un ni l’autre un second Hitler. Il leur manquait sa personnalité diabolique. Et que serait-il arrivé si l’Allemagne n’avait pas sombré dans les profondeurs du désespoir ? Les puissances occidentales auraient pu sentir le danger à temps et aider à la reconstruction de l’économie allemande et à la résorption du chômage. Elles auraient pu abroger l’infâme traité de Versailles, imposé par les vainqueurs à l’issue de la Première guerre mondiale, et permettre aux Allemands de retrouver leur dignité. La République allemande aurait pu être sauvée, les leaders moraux, dont l’Allemagne disposait en abondance, auraient pu retrouver leur rôle de dirigeants.

Que serait-il arrivé alors ? Adolf Hitler, que le très populaire Président du Reich, un maréchal de l’armée allemande, avait qualifié avec mépris de « caporal bohémien », serait resté un petit démagogue chez les extrémistes. Le 20e siècle se serait révélé tout à fait différent. Des dizaines de millions de victimes de guerre et six millions de Juifs seraient restés en vie, sans même avoir conscience de ce qui aurait pu arriver.

Mais Hitler n’est pas mort prématurément et le peuple allemand n’a pas échappé à son destin. Au moment crucial, ils se sont rencontrés et une étincelle a jailli mettant le feu à la mèche qui a provoqué l’explosion historique.

UNE TELLE rencontre fatale n’est naturellement pas limitée au fascisme. Cela s’est produit au cours de l’histoire dans d’autres circonstances et avec d’autres personnages.

Winston Churchill, par exemple. Ses statues ponctuent le paysage britannique et il est considéré comme l’un des plus grands dirigeants britanniques de tous les temps.

Pourtant, jusqu’à la fin des années 30, Churchill était un politicien raté. Peu de gens l’admiraient et ils étaient encore moins nombreux à l’aimer. Beaucoup de ses collègues le détestaient cordialement. Il était considéré comme un égotiste, un démagogue arrogant, un ivrogne fantasque. Mais, à un moment de danger existentiel, les Britanniques ont trouvé en lui leur porte-parole et le chef qui a pris en mains leur destinée. C’était comme si, pendant les 65 premières années de sa vie, Churchill s’était consacré à la préparation de ce moment, et comme si les Britanniques avaient été dans l’attente de précisément cet homme là.

L’histoire se serait-elle révélée différente si Churchill avait succombé l’année précédente à une thrombose coronarienne, à un cancer du poumon ou à une cirrhose du foie et si Neuville Chamberlain était resté au pouvoir ? Nous savons maintenant que lui et ses collègues, y compris l’influent ministre des Affaires étrangères, Lord Halifax, envisageaient sérieusement d’accepter l’offre de paix d’Hitler en 1940, fondée sur le partage du monde entre l’Allemagne et l’Empire Britannique.

Ou Lénine. Si l’état-major impérial allemand n’avait pas fourni le fameux train plombé pour le transporter de Zurich en Suède, d’où il gagna Saint-Pétersbourg, la révolution bolchevique, qui a changé la face du 20e siècle, aurait-elle eu lieu ? En vérité, Trotski était dans la ville avant lui ainsi que Staline. Mais aucun des deux n’était un Lénine, et sans Lénine, il est fort possible qu’elle n’ait pas eu lieu, et certainement pas de la façon dont elle s’est déroulée.

Peut-être pourrait-on ajouter Barack Obama à cette liste. Une personnalité très particulière, d’une origine et d’un caractère uniques, qui a rencontré de façon providentielle le peuple américain à un moment important de son destin, celui où il souffrait de deux crises en même temps – une crise économique et une crise politique – qui projettent leur ombre sur le monde entier.

REVENONS À NOUS. L’État d’Israël est-il en train d’aborder une crise existentielle – morale, politique, économique – qui pourrait en faire une nation en danger ? Lieberman peut-il, lui ou quelqu’un susceptible de prendre sa place, se révéler comme une personnalité diabolique telle qu’Hitler, ou au moins Mussolini ?

Dans la situation actuelle il y a quelques signes de danger. La dernière guerre a montré un nouveau déclin de nos normes morales. La haine à l’égard de la minorité arabe d’Israël s’accroît et il en va de même pour la haine à l’égard du peuple palestinien occupé qui souffre d’une strangulation lente. Dans certains cercles, le culte de la force brutale gagne en vigueur. Le régime démocratique est dans une crise interminable. La situation économique pourrait sombrer dans le chaos, de telle sorte que les masses aspirent à un « homme fort ». Et la conviction que nous sommes un « peuple élu » est déjà profondément enracinée.

Ces signes ne sont pas nécessairement susceptibles de conduire au désastre. Absolument pas. L’histoire est pleine de nations en crise qui se sont remises et sont revenues à la normalité. Outre le Hitler réel, qui s’est élevé à des sommets historiques, il y a eu probablement des centaines d’autres Hitler, ni moins fous ni moins talentueux, qui ont fini leur vie comme caissiers de banque ou comme écrivains déçus, parce qu’ils n’ont pas rencontré une chance historique.

J’ai une foi forte dans la résilience de la société israélienne et de la démocratie israélienne. J’ai la conviction que nous disposons de forces secrètes qui vont se révéler à l’heure où il en sera besoin.

Rien ne « doit » arriver. Mais tout « peut » arriver. Et la petite lampe rouge ne va pas s’arrêter de clignoter.

Uri Avnery
18 avril 2009
Publié par AFPS selon Gush Shalom.

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