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Coloniser – Exterminer

LECOUR-GRANDMAISON Olivier, Coloniser – Exterminer Sur la guerre et l’État colonial, Fayard, 2005.

Les conflits coloniaux du XIXe siècle ont vu naître des logiques qui ont ravagé le monde du XXe siècle

«Messieurs, voilà la colonisation ! Elle ne crée pas immédiatement les richesses, mais elle crée le mobile du travail ; elle multiplie la vie, le mouvement social ; elle préserve le corps politique, ou de cette langueur qui l’énerve, ou de cette surabondance de forces sans emploi, qui éclate tôt ou tard en révolutions et en catastrophes.» Ces quelques phrases, écrites par Lamartine en 1834, rappellent à quel degré s’était implantée dans les têtes des parlementaires français la croyance d’une « nécessité » : celle de la colonisation de l’Afrique. De la fin de la régence d’Alger jusqu’à la reddition d’Abd el-Kader, cette « nécessité » a justifié, nous le savons, les pires exactions.

Pour comprendre la colonisation, explique Olivier Le Cour Grandmaison, ce que dit Lamartine doit cependant être conjugué au contenu d’une note militaire rédigée quelque cent vingt-deux ans plus tard, soit en 1956 : Bugeaud, le grand vainqueur de l’Algérie, l’a dit avant nous, «le seul moyen de faire céder (les rebelles) est de s’attaquer à leurs intérêts, leurs femmes au premier plan» [1]. Si, comme l’affirme le politologue, «il ne s’agit pas d’affirmer que, de 1830 à 1962, le « même » fut toujours à l’oeuvre», force est de constater l’étonnante continuité de certaines logiques et pratiques, seules à même de rendre compte de «la réitération des massacres perpétrés» par les hommes durant les deux derniers siècles. D’abord, empire et extermination – à condition de redonner à ce terme son sens d’avant la Shoah – sont les deux faces de la même médaille coloniale.

Mais Olivier Le Cour Grandmaison va plus loin. Il montre, c’est sa deuxième thèse, et démontre que les principes de la guerre totale mis en oeuvre une première fois lors des guerres coloniales, ont par la suite trouvé d’autres temps et terrains de réalisation. Deux exemples : en juin 1848, les forces de l’ordre ont appliqué contre la population française les « moyens algériens », selon l’expression d’Engels, qui avaient fait le « succès » de certains officiers supérieurs en Algérie ; dans un autre registre, l’internement administratif est «exemplaire, écrit l’auteur, de ce processus qui a vu une mesure d’exception, employée contre les « indigènes », devenir la règle dans l’empire et se banaliser avant d’être intégrée à la législation opposable aux Français résidant en métropole. C’était à la veille de la Seconde Guerre mondiale, puis sous le régime de Vichy ; les réfugiés républicains espagnols, les communistes français, puis, après l’adoption de la loi du 3 septembre 1940, les « traîtres à la patrie » et les juifs étrangers en vertu d’une législation adoptée le 4 octobre de la même année, furent victimes de ces mesures».

Est-ce à dire que, pour Olivier Le Cour Grandmaison, la France serait restée, jusqu’à aujourd’hui, et par le biais de sa juridiction, coloniale ? Bien sûr que non ! Seulement, notre histoire est bien moins sujette à rupture que l’éclatement et la spécialisation universitaire pourraient le faire croire. L’étude « dédisciplinarisée » (un adjectif que Le Cour Grandmaison emprunte à Foucault) qui nous est proposée défend plus simplement cette évidence, voilée sous le vocabulaire d’une époque très friande de philosophie politique : «Les conflits coloniaux menés par les grandes puissances européennes sur divers continents ont été l’occasion d’expérimenter des tactiques et des techniques nouvelles» que nous avons ensuite retrouvées dans des situations pour lesquelles elles n’avaient pas été envisagées. Qu’il s’agisse de la mitrailleuse, inventée en 1884 par les troupes coloniales britanniques, de l’empire ou de l’État d’exception.

Source : Jérôme-Alexandre Nielsberg, l’Humanité, 12 février 2005.
Lire aussi :
• Lounis Aggoun, Billets d’Afrique n°136, mai 2005.
• Nedjma Abdelfettah Lalmi, Cahiers d’études africaines n°179-180, 2005.

Pour aller plus loin :
• Olivier Le Cour Grandmaison, Passé colonial, histoire et « guerre des mémoires », 2006.
Ce texte est une version augmentée de l’article paru dans le n°26 de la revue Multitudes. Télécharger (PDF).
• Entretien avec Olivier Le Cour Grandmaison par Nadjia Bouzeghrane, 2005, Ici & Là-bas.
• Olivier Le Cour Grandmaison, Le négationnisme colonial, 2005, LDH Toulon.
• Olivier Le Cour Grandmaison, Sur la guerre et l’Etat colonial, 2005, Le Monde diplomatique.
• Olivier Le Cour Grandmaison, Le racisme, 2004, Survie Media Télécharger (MP3).

Lire aussi :
• Jean-Charles Jauffret, Au cœur de la guerre d’Algérie, 2004, Le Monde diplomatique.
• Mohamed Harbi : Bilan d’une guerre d’indépendance, conférence de l’Université de tous les savoirs du jeudi 14 mars 2002, Le Monde.
• Mohammed Harbi, Une Vie debout. Mémoires politiques, t. 1 : 1945-1962, Paris, La Découverte (Cahiers libres), 2001,
REMMM.
École normale supérieure.
l’Humanité.
• Histoire et colonies > la France et son passé colonial, LDH Toulon.
• Bibliographie Colonialisme, Monde en question.


[1] Cité par Mohammed Harbi dans Le FLN, documents et histoire (1954-1962), Fayard, 2004.

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